Des bêtes et des hommes
Octobre 2006
Ils s’avançaient l’un vers l’autre lentement. Sensuellement. Puis leurs corps se sont étreints, enroulés, emmêlés dans une longue et langoureuse exploration mutuelle. L’éternité leur appartenait. J’étais ébahie. Je me sentais voyeuse, presque honteuse. Mais comment aurais-je pu deviner, en louant le film Microcosmos, que j’assisterais aux stupéfiantes délices amoureuses d’un couple d’escargots? Conquise par le raffinement de ce petit être banal, je me revoyais, horrifiée, dégustant des escargots à l’ail quelques semaines auparavant. J’ai alors songé à fonder un mouvement de libération des escargots. Mais cela m’a passé.

Parfois, cela ne passe pas. De plus en plus de consommateurs ont des préoccupations éthiques lorsqu’ils considèrent les animaux dans leur assiette. Cet animal a-t-il été traité avec respect? A-t-il eu une bonne vie? L’a-t-on abattu dans des conditions acceptables? En juillet dernier, la chaîne américaine de supermarchés Whole Foods annonçait qu’elle ne vendrait plus de homards vivants, parce que les viviers dans lesquels les bêtes sont entassées en magasin ne leur offrent pas suffisamment de confort. Plus près de chez nous, Stéphanie Bérubé de La Presse relevait, au même moment, une croissance fulgurante et inattendue du marché des aliments casher au Québec et ce, hors du circuit traditionnel des consommateurs juifs. Parce que les règles casher prescrivent un abattage rapide des animaux et qu’on espère ainsi éviter leur souffrance. On dénonce aussi les techniques d’élevage moderne, comme le confinement des animaux, le sevrage hâtif ou l’usage préventif de médicaments. On demande de traiter les animaux plus dignement.

Bien sûr. Nous sommes tous pour la vertu. Mais combien d’entre nous, consommateurs, sommes prêts à payer la surprime pour compenser une productivité moindre chez les éleveurs qui se donnent des standards plus élevés? Une fois encore, nous avons des comportements contradictoires. D’un côté, nous critiquons cette façon de produire la nourriture à bas coût, mais de l’autre, nous choisissons encore ce qu’il y a de moins cher. Pour les producteurs agricoles qui attendent les signaux des consommateurs, le message est loin d’être clair. Et l’angoisse est grande pour ceux qui voudraient changer de mode de production : trop d’endettement, trop d’investissements à réaliser et pas assez d’aide.

En réfléchissant à cette question du bien-être animal, je me suis dit qu’il y avait, assurément, des progrès à accomplir. L’animal d’élevage n’est pas une machine. En le domestiquant, nous nous sommes rendus responsables de son bien-être. Mais il m’est aussi apparu d’autres questions. Le confinement des animaux, par exemple, est-il pire que le placement des nos aînés dans des maisons d’accueil d’où ils ne sortent qu’en de rares occasions? La pratique du sevrage hâtif, oserai-je, est-elle pire que le choix d’une mère de ne pas allaiter son nouveau-né? Quant à l’usage préventif de médicaments, est-il pire que la vaccination massive de nos enfants et l’usage abusif d’antibiotiques contre leurs otites? Oh, je sais, on ne peut juger du bien d’une pratique simplement en la comparant.

Mais enfin, mettons les choses en perspective. Plus souvent qu’autrement, j’ai trouvé, en visitant des fermes du Québec, des vaches qui ne sont pas à plaindre du tout : une nourriture parfaitement équilibrée, un bâtiment bien ventilé, une logette propre et un tapis confortable, de l’eau fraîche à volonté. Diantre! Je vous le dis, ces bêtes pour lesquelles on s’inquiète sont mieux traitées que les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui vivent dans la pauvreté sur cette terre. Voilà qui devrait nous préoccuper encore davantage.

Bon. Cela dit, il faut faire mieux. C’est sûr. Il faut toujours faire mieux. Partout. Et en ce qui concerne le bien-être animal, je suis sûre que les agriculteurs sont les premiers à désirer ce qu’il y a de mieux pour leur troupeau. C’est évident : il en va de leur fierté et de leur satisfaction au travail. Mais il faut d’abord qu’ils en trouvent les moyens. On ne change pas les méthodes de production du jour au lendemain. Entre-temps, il faut manger.

Pour ma part, j’aime bien les escargots. Surtout dans le beurre à l’ail. Et si un escargot échoit dans mon assiette, j’aurai une pensée pour lui. Je souhaiterai en secret qu’il ait su profiter de la vie avant d’être sacrifié. Et puis, à bon droit, je lui ferai honneur.
 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
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