La mouche du grain
Mai-Juin 2007
Mais quelle mouche a donc piqué le Saskatchewan Wheat Pool? L’entreprise peine à se sortir du gouffre financier dans lequel elle se trouvait en 2003 et voilà qu’elle lance une offre d’achat hostile sur Agricore United. Geste audacieux, voire téméraire : on se rappellera qu’Agricore est une entreprise deux fois plus grosse que le Saskatchewan Wheat Pool. Agricore est le numéro un du secteur des grains au Canada et un acteur majeur dans les intrants à la ferme. L’annonce a pris tout le monde par surprise.

Dans sa lettre aux actionnaires d’Agricore, le président du Saskatchewan Wheat Pool, Terry Baker, anticipe des synergies de l’ordre de 60 millions de dollars à la suite de la fusion. Il presse les actionnaires d’accepter l’offre qui permettrait à la nouvelle entreprise d’être plus efficace. Mais les dirigeants d’Agricore ne l’entendent pas ainsi, convaincus que leur entreprise a le vent dans les voiles et n’a aucun besoin de cette fusion. Et puis, ils estiment que l’offre n’est pas à la hauteur. Enfin, on ne le dit pas mais… venant d’une vieille rivale, l’offre d’achat n’en est que plus odieuse.

Nouvelle surprise : pendant que le Pool attend les réponses des actionnaires et que le Bureau de la concurrence examine le projet apparaît James Richardson, sauveur d’Agricore. L’offre est plus alléchante. Et cette fois, on parle de synergies de 62 millions de dollars. Qui est donc ce preux chevalier? James Richardson est une grande entreprise active dans le commerce des grains, l’agrofourniture (la bannière Pioneer, c’est eux) et les produits alimentaires à base de canola. L’entreprise offre de se joindre à Agricore pour créer, avec l’aide du Régime de retraite des enseignantes et enseignants de l’Ontario (Teachers) une grande entreprise qui transigera 14 millions de tonnes de grain et dont le chiffre d’affaires atteindra 5 milliards de dollars.

Les agriculteurs, eux, n’aiment pas ces projets de fusion. Ils savent bien qu’une fusion d’Agricore avec l’un comme avec l’autre amènera encore la fermeture d’élévateurs et l’augmentation de leurs coûts de transport, sans compter qu’on élimine encore un compétiteur. Quel recours ont-ils? Aucun. Ils n’ont plus rien à dire sur les orientations de ces entreprises que leurs grands-pères avaient pourtant mises sur pied au début du siècle dernier et que leurs pères ont par la suite soutenues pendant des décennies. Car le Saskatchewan Wheat Pool, tout comme Agricore, étaient d’authentiques coopératives jusqu’à ce qu’un vent de démutualisation souffle dans l’Ouest canadien. Ironie suprême, le partenaire financier du Pool dans ce projet d’offre d’achat, Third Avenue Management LLC, plaide que la nouvelle entreprise issue de la fusion bénéficierait d’une bien meilleure gouvernance, faisant remarquer que chez Agricore, il y a encore beaucoup d’agriculteurs au conseil d’administration. Quel culot!

Au moment d’écrire ces lignes, on ne connaît pas encore la réaction des actionnaires d’Agricore. On ne connaît pas non plus toutes les offres qui leur seront proposées : David Newman, analyste de National Bank Financial, croit que le Pool reviendra avec une autre offre… de connivence avec Archer Daniel Midlands (ADM)! Il faut savoir que ADM possède 28 % d’Agricore et que pour qu’une fusion se fasse, il faut que 75 % des actionnaires l’acceptent. C’est donc un droit de veto que possède ADM. Cependant, les règlements d’Agricore prévoient aussi que ADM doit accepter un projet de fusion recommandé par le conseil ou alors, il doit présenter une meilleure offre.

Mais quelle mouche a donc piqué le Saskatchewan Wheat Pool? Toute cette frénésie serait-elle liée à l’engouement soudain pour l’utilisation du grain à des fins énergétiques? Les prix sont à la hausse et, bien sûr, ces grandes entreprises veulent assurer leur approvisionnement. C’est la course au grain le moins cher. Surtout que le Pool vient justement de conclure un contrat avec Terra Grain Fuels pour faire de l’éthanol. Enfin. Si des gens vous proposent un jour de démutualiser votre coopérative, parce qu’ils veulent votre bien… croyez-les. Ils veulent vraiment votre bien et ils l’auront, si vous n’y prenez garde.


 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
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Télécopieur : (514) 858-2025
 



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