Croissance et développement
Juillet-Août 2007
Dans un monde aux ressources limitées, la croissance ne peut être éternelle. Cela semble une évidence et pourtant, dans les hauts lieux du management, l’expansion des entreprises demeure encore l’indice préféré de mesure du succès. Bien sûr, quand une entreprise grossit, quand les chiffres s’allongent par la gauche, c’est qu’il y a une clientèle qui est satisfaite. On présume donc que l’entreprise joue bien son rôle et qu’elle répond adéquatement aux besoins de la société. Mais lorsque telle croissance exerce une nécessaire ponction sur les ressources naturelles, on doit se demander dans quelle perspective s’inscrit le succès de notre modèle d’affaires. Et considérant que les pays émergents entendent bien prendre leur part du gâteau en surpassant nos performances déjà extraordinaires, ne court-on pas vers un cul-de-sac?

En agriculture par exemple, nous dépendons directement d’une ressource toujours plus convoitée et de moins en moins disponible : la terre. J’entends ici la bonne terre. La terre fertile. Sur tous les continents, et c’est bien documenté, la désertification devient une réelle menace. Selon un rapport du gouvernement canadien, sept millions d’hectares de terres fertiles se dégradent chaque année dans le monde, principalement à cause du surpâturage, de la déforestation et de la culture mécanique. Même les Prairies canadiennes sont touchées par le phénomène.

Notre ressource terre est donc vraiment limitée. Voilà qui devrait interpeller toutes les entreprises axées sur son exploitation. Déjà, cette année, le secteur de l’énergie met de la pression : il faudrait maintenant exploiter une partie des terres agricoles pour en acheminer les fruits vers le secteur énergétique. Bien sûr, avec l’engouement croissant pour les biocarburants, c’est un secteur des plus lucratif et, en ces années de crise des revenus agricoles, on ne saurait blâmer les agriculteurs qui sont tentés par ce nouveau marché.

Mais rappelons-nous que le marché, en fin de compte, c’est toujours nous, consommateurs. Ainsi, cette étrange compétition qui se dresse aujourd’hui entre l’homme et la machine pour la destination des produits de l’agriculture dévoile, à mon avis, un flagrant déséquilibre dans nos modes de vie. Si tant d’énergie est devenue nécessaire à la bonne marche de nos sociétés, c’est à cause de notre soif de consommer toujours plus. Les entreprises ne font pas de morale, elles répondent simplement à notre demande. Pourtant, on le sait bien, consommer abondamment ne rend pas plus heureux. L’économiste Richard Easterlin démontrait déjà, dans les années 70, qu’au-delà d’un certain niveau de confort, l’argent et la possession de biens ne font plus augmenter le bonheur. Dans Le Monde diplomatique de juillet 2004, l’universitaire Jean-Marie Harribey en remet : « Le capitalisme libéral se montre incapable d’indiquer un sens à la vie en société autre que le consumérisme, le gaspillage, l’accaparement des ressources naturelles et des revenus issus de l’activité économique... » Rien de réjouissant.

Et puis, nous le savons maintenant, si tout le monde ici-bas décidait d’avoir le même train de vie que nous, on n’y arriverait jamais. Les scientifiques ont calculé cela en nombre de planètes Terre qui seraient requises. No way! Alors quoi? C’est « oui » pour nous, mais « désolés » pour les autres? Car il semble bien que la seule façon de soutenir la croissance débridée de notre société nord-américaine soit d’en retenir d’autres dans un état de pauvreté. Ce qui est immoral, évidemment.

Il nous faudra donc changer de paradigme et remplacer l’objectif de croissance par l’objectif de développement. Un développement qui, toujours selon Harribey, se définit comme « la possibilité pour tous les habitants de la Terre d’accéder à l’eau potable, à une alimentation équilibrée, aux soins, à l’éducation et à la démocratie ». Pareils espoirs se trouvent d’ailleurs dans la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Matière à réflexion. Nous voilà donc, un peu malgré nous, poussés sur la voie de la consommation responsable, de la simplicité volontaire – appelons ça comme on veut. Pas évident, pour nous qui sommes dans l’abondance, mais c’est une question de cohérence : si on veut que les droits de l’homme soient plus qu’une belle déclaration couchée sur papier luxueux, mieux vaut attacher ses bottines et se mettre en marche.


 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 858-2025
 



Retour



Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés