Démesures salariales
Mars 2008
En début d’année, le Centre canadien de politiques alternatives, un organisme de réflexion basé à Toronto, a publié les résultats d’une étude sur les salaires canadiens. On y trouve que la rémunération moyenne des 100 chefs d’entreprise les mieux payés dans les sociétés cotées en bourse s’établit à 8,5 millions de dollars. Le salaire moyen du travailleur canadien se situant à 38 998 dollars, on calcule que ces dirigeants n’ont qu’à travailler 9 heures et 33 minutes pour empocher ce qu’un Canadien type met un an à récolter. Et vlan.

Bon, d’accord. C’est bien normal que les dirigeants soient mieux rémunérés que les travailleurs. Un chef d’entreprise a des responsabilités plus lourdes à porter et sa contribution à la création de la richesse, plus grande que celle des travailleurs. Mais dans quelle proportion… 5, 10, 20 fois plus? Difficile à évaluer. En 1998, d’après Hugh MacKenzie du Centre canadien de politiques alternatives, l’élite recevait une rémunération globale 104 fois plus élevée que le Canadien moyen. C’était déjà énorme, mais aujourd’hui, cet écart s’élève à plus de 218 fois. Est-ce toujours normal? Un chef d’entreprise peut-il contribuer à la création de la richesse 218 fois plus que le travailleur moyen? Il est permis d’en douter.

En matière de politiques salariales, j’avais relevé avec étonnement un cas d’espèce, il y a quelques années, dans ces mêmes pages du Coopérateur agricole : Mondragon, dans le Pays basque espagnol. Voici un complexe coopératif regroupant plus d’une centaine de grandes coopératives de travailleurs, avec des effectifs de 83 000 salariés dont près de la moitié sont membres. On y réalise des ventes annuelles de 13 milliards d’euros. Un grand succès, bref. Or, depuis sa fondation il y a une cinquantaine d’années, Mondragon s’efforce de limiter les écarts salariaux afin d’assurer un juste partage de la richesse parmi ses membres et ainsi maintenir un haut niveau de mobilisation des employés.

À ses débuts, l’écart entre le plus bas et le plus haut salaire ne devait pas dépasser un ratio de 1 pour 3.

Au fil des ans, on a ajusté le ratio afin de rester attractif pour les cadres supérieurs. Aujourd’hui, il se situe à environ 1 pour 8. On estime qu’à Mondragon, les ouvriers sont payés quelque 15 % de plus que leurs équivalents dans le marché, alors que les cadres le sont environ 30 % de moins.

Les représentants de Mondragon admettent que le juste équilibre, dans la structure des salaires, est très délicat à conserver. Les risques de dérive, d’un côté comme de l’autre, sont bien réels.

En permettant un écart trop grand, la dissension interne peut s’installer et compromettre la motivation au travail. D’un autre côté, en imposant un écart trop mince, les cadres peuvent être tentés de quitter pour un emploi mieux rémunéré. Car Mondragon n’est pas une communauté fermée : elle possède quelque 65 sites de production dans 18 pays.

Elle participe de plain-pied à cette libéralisation qui décloisonne le monde du travail. Rien n’est simple. L’équité, même à Mondragon, demeure tout un défi et d’aucuns se demandent combien de temps elle pourra maintenir l’application de ses beaux principes d’équité, particulièrement dans ses installations à l’extérieur de l’Espagne.

En somme, imposer des ratios sur les salaires m’apparaît plutôt singulier, voire utopique, quand on joue sur plusieurs marchés. Si on veut attirer les meilleurs dirigeants, on ne peut ignorer le contexte, la tendance dans les différents milieux. L’important, c’est de doser la note. Et avant de sombrer dans les excès que dénonce avec raison le Centre canadien de politiques alternatives, il reste, j’ose le croire, une bonne marge de manœuvre pour établir une palette de salaires qui soient équitables pour tous. C’est une question de gros bon sens, encore une fois.

 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
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Télécopieur : (514) 858-2025
 



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