La confusion des genres
Avril 2008
En 1996, on proposait aux membres du Saskatchewan Wheat Pool une formule hybride, moitié coopérative moitié compagnie, afin de profiter du meilleur des deux mondes. Mais le rêve fut de courte durée. Les agriculteurs ont rapidement perdu le contrôle de leur entreprise, laquelle en a avalé une autre et a changé son nom pour Viterra. Les leaders coopératifs cependant, polis et discrets comme à l’habitude, se sont abstenus de commenter trop fort la disparition de ce fleuron coopératif.

Puis il y a eu d’autres cas. Au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Australie, en Allemagne... Très souvent, ce sont des expériences qui ont laissé un goût amer. On en parlait peu dans notre réseau, parce qu’on ne les connaissait pas beaucoup et qu’elles provenaient, pour la plupart, du domaine financier. Cependant, celle qui s’aventure aujourd’hui dans cette voie ne nous laissera pas indifférents. C’est Fonterra, de la Nouvelle-Zélande. Fonterra, le plus grand exportateur de produits laitiers dans le monde. Des ventes de plus de 10 milliards $ US dans 140 pays. Et des alliances un peu partout : avec Dairy Farmers aux États-Unis, Nestlé en Amérique du Sud, Arla Foods en Europe, San Lu en Chine – je vous fais grâce de la liste complète. Onze mille agriculteurs sont propriétaires de la coopérative.

Le conseil d’administration de Fonterra propose donc à ses membres une profonde transformation de la structure financière de l’entreprise. Motifs : un sociétariat vieillissant qui réclamera bientôt ses parts et une stratégie de croissance tous azimuts. Une démarche de consultation des membres qui s’échelonnera sur deux ans vient d’être lancée. Dans un premier temps, les membres de Fonterra seront appelés à voter pour autoriser le transfert des actifs de production au bénéfice d’une compagnie qui restera leur propriété exclusive. Puis un deuxième vote, en 2010, pourra sanctionner une offre de 20 % des actions à des investisseurs externes.

Mais il semble bien que cette fois-ci, les observateurs de par le monde sautent dans la mêlée et multiplient les mises en garde, afin d’éviter un autre dérapage dans la confusion des genres.

Ainsi, en novembre dernier, Alan Robb de l’université canadienne St. Mary s’adressait en toute franchise aux producteurs laitiers néo-zélandais. D’après lui, la démutualisation proposée, même partielle, créerait rapidement de grandes tensions entre les actionnaires et les agriculteurs. Robb ajoute du même souffle que les valeurs et les principes coopératifs qui rallient les membres de Fonterra ne sont plus, désormais, partagés par les dirigeants de la coopérative.

« On ne peut servir deux maîtres en même temps », rappelle de son côté Poul Christensen, ex-président de Milk Marque, grande coopérative du Royaume-Uni démantelée en 2000. Les intérêts des agriculteurs et ceux des investisseurs divergent trop. Ça ne marchera pas, soutient-il. Flairant la controverse, des observateurs néozélandais évoquent les déboires de Nordmilch, une coopérative allemande dont, de toute évidence, l’inscription de 25 % des parts à la bourse n’a pas été si heureuse puisqu’elle a valu, peu de temps après, la démission de son président. Les formules hybrides, on le sait maintenant, ça ne tient pas la route.

Quant à l’Alliance coopérative internationale, elle prépare ses munitions. Elle est en train de mettre en place un groupe d’experts de haut niveau pour suivre de près les menaces de démutualisation et conseiller les membres au besoin. Car jusqu’à maintenant, les études réalisées démontrent clairement que les bénéficiaires des démutualisations sont systématiquement les consultants, suivis de près par les dirigeants. Tiens donc. Au fait, le président de Fonterra siège aussi au New Zealand Stock Exchange. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cela ne nous rassure aucunement quant à ses convictions coopératives...


 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 858-2025
 



Retour



Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés