Photo : Martine Doyon
 
Regard vers l'avenir
Mai -juin 2011

Aucune société avant la nôtre n'a fait de la jetabilité de tout et de tous son principe de fonctionnement. » Ce triste constat est de Bernard Stiegler, philosophe français. En effet. Pour que l'économie tourne, dit-on, il faut consommer. Toujours plus. Nous sommes en crise? Consommez, mais consommez donc, disent les gouvernements : c'est la meilleure façon de relancer l'économie! Pas de crise, tout va bien? Allez-y, consommez, nous susurrent les publicités : la vie est belle, faites-vous donc plaisir!

Mais voilà, à force de consommer, on entre dans un cercle vicieux : la production carbure à la demande et, puisqu'il faut bien se défaire du vieux quand on achète du neuf, les dépotoirs débordent. Il va falloir payer un jour, nous ou nos enfants, pour recycler tout cela. Inspirés du concept de simplicité volontaire, de plus en plus de gens refusent désormais de participer à cette escalade de consommation. Ils remettent en question l'idée de la réussite personnelle basée sur l'acquisition de biens. Mieux vaut privilégier l'être que l'avoir, disent-ils. Les priorités au bon endroit!

Le monde des affaires n'est pas insensible à ce mouvement qui prend forme, lentement mais sûrement. À preuve, au rayon des nouvelles stratégies d'affaires apparaît, depuis quelques années, l'idée de remplacer la vente de biens par la vente de leur usage. C'est ce qu'on appelle l'économie de fonctionnalité ou l'économie d'usage. Cette substitution fait tendre l'intérêt de l'entreprise vers l'intérêt des collectivités : en louant des biens dont elle demeure propriétaire, l'entreprise permet la mutualisation des produits, qui pourront servir à plusieurs clientèles au fil des ans. Elle cherchera donc à allonger la vie de ses produits, à les rendre plus solides, plus durables, plus faciles à recycler.

Des entrepreneurs ont partiellement intégré cette économie d'usage depuis fort longtemps.

À titre d'exemple, les membres des CUMA font usage d'équipements sans en être personnel­le­ment propriétaires. Mais l'exemple reste imparfait, puisque ce ne sont pas les CUMA elles-mêmes qui fabriquent la machinerie. Un meilleur exemple serait celui de Michelin, qui offre aux entreprises possédant de grands parcs routiers de se charger de la gestion de tous leurs pneus. Les pneus ne sont donc pas vendus, ils sont simplement mis à la disposition des entreprises et facturés selon la distance parcourue. Voilà qui a poussé Michelin à investir fortement en recherche et développement afin d'améliorer la qualité globale de ses produits. La société européenne Elis est un autre bel exemple. Spécialisée dans la location et l'entretien de vêtements professionnels, Elis s'est engagée dans une nouvelle stratégie d'affaires qui l'a amenée à racheter des entreprises de fabrication en amont de sa première activité de blanchisseur, car elle voulait concevoir des vêtements qui dureraient plus longtemps pour pouvoir les louer… plus longtemps. Logique.


Je reviens à Bernard Stiegler. Rappelant que le XIXe siècle fut le siècle du machinisme et que c'est autour de la fonction de production que s'est alors articulé le développement économique, il observe qu'au XXe siècle c'est la fonction de consommation qui s'est faite le moteur du développement, ce qui a permis les économies d'échelle nécessaires à la recherche et à l'innovation. Mais au XXIe siècle, prédit-il, ce sera la fonction de contribution qui sera mise en avant grâce aux multiples techno­logies collaboratives.


Pour moi, cette fonction de contribution qui caractérisera le XXIe siècle habille parfaitement le nouveau concept d'économie d'usage : quand on travaille ensemble, on n'a pas à tout posséder. Cette fonction de contribution évoque très clairement les réseaux, filières, partenariats, passerelles entre des entreprises qui se mettent au service les unes des autres – un univers idéal pour les coopératives. En vision, du moins. Reste à voir si, en pratique, les coopératives sauront profiter pleinement du potentiel des techno-logies collaboratives, celles qui prennent appui sur l'informatique. La question mérite d'être examinée.

 

Colette Lebel, agr.
Directrice des Affaires coopératives et adjointe
au secrétaire du conseil d’administration
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : 514 850-2567
 



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