Photo : Martine Doyon
 
À chacun son métier
Juillet - août 2011

Lors d'une mission coopérative en Angleterre, il y a quelques années, notre groupe avait eu tout un choc en se rendant compte que la plus grande entreprise agricole du pays était en fait… The Co-op Group. Or, ce groupe n'est pas une coopé­rative agricole. C'est plutôt une coopéra­tive de consommateurs. Oui, voilà des consom­mateurs qui imposent désormais leur façon de pratiquer l'agriculture… à des ouvriers agricoles qui exécutent une stratégie d'affaires mise au point par et pour des consommateurs. Ouf! Tout un renversement de la chaîne de valeur…

Le mois dernier, une annonce publiée sur Internet a attiré mon attention : « 10 000 fermiers recherchés, aucune expérience requise. » Moyennant une contribution de 30 £ (environ 50 $ CA), on propose aux consommateurs de vivre virtuellement une expérience de fermier en participant aux décisions d'exploitation d'une vraie ferme. Sur quelque 1000 hectares, la ferme combine pâtu­rages, grandes cultures, forêt et jardins. On y produit de la viande, des œufs, du blé et du canola, en plus d'animer un volet récréotouristique. Dans un premier temps, la contribution des fermiers virtuels ne donnera pas de titre de propriété ni accès aux produits de la ferme, mais comme l'indique l'organisation, « puisque vous détiendrez le pouvoir, tout est possible pour l'avenir! »

Cet audacieux projet, puis-je lire, poursuit de multiples objectifs. On veut bien sûr pérenniser la ferme, tant par une capitalisation additionnelle que par des pratiques durables, mais on souhaite aussi reconnecter les consommateurs à la chaîne alimentaire et encourager le débat public sur les aliments et leurs modes de production. On promet aux fermiers virtuels la plus grande transparence en répondant à toutes leurs questions. On a mis à leur disposition des forums de discussion et des outils de vote en ligne. Chacun peut faire valoir son point de vue : qu'est-ce qu'on sème, comment on nourrit le bétail, dans quel équipement on investit, etc., et puis on décide… par vote!

J'avoue que ce modèle, qui relègue encore l'agriculteur au statut de travailleur pour donner le contrôle au consom­mateur, me consterne. Est-ce qu'il faut vraiment aller jusqu'à abdiquer le pouvoir pour établir un vrai partenariat avec le consommateur? Je ne crois pas. Cependant, l'impor­tance de s'adapter rapidement aux signaux du marché ne fait désormais plus de doute. Les agriculteurs doivent considérer le dialogue avec les consommateurs comme une pratique essentielle à leur succès, sinon c'est peut-être leur rôle traditionnel de propriétaire-décideur qui, à long terme, sera mis à risque. Au Québec, de belles initiatives contribuent à reconnecter l'agriculteur et le consommateur : les Portes ouvertes sur les fermes du Québec de l'UPA, le salon Ruralia de Solidarité rurale ou encore le programme d'Agriculture soutenue par la communauté d'Équiterre. Est-ce suffisant? J'en doute, tant le fossé est énorme. Que pourrait-on faire de plus?

À mon avis, les fameuses rencontres de « parties prenantes » qui jalonnent toute démarche sérieuse de développement durable constituent une piste à examiner avec soin. Je crois qu'il y a là une pratique extrê­mement efficace contre la bascule des pouvoirs. Deux coopé­ratives du réseau La Coop ont déjà entamé leur premier cycle de rencontres, et pour avoir été un témoin privilégié de celles-ci, je suis convaincue que le dialogue ouvert, transparent et permanent avec les multiples parties prenantes – qui incluent les consommateurs – permet de répondre aux préoc­cupations et questionnements de tous, avant qu'ils ne deviennent d'insurmontables problèmes.

En créant ainsi une habitude de rencontres et d'échanges, d'écoute et de dialogue avec les consommateurs, on génère une relation de respect mutuel et d'empathie. On se comprend mieux et on accepte mieux les rôles de chacun. En somme, c'est peut-être la meilleure façon de s'assurer de rester maître chez soi. À chacun son métier et les vaches seront bien gardées – n'est-ce pas ce qu'on dit?

 

Colette Lebel, agr.
Directrice des Affaires coopératives et adjointe
au secrétaire du conseil d’administration
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : 514 850-2567
 



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