Photo : Martine Doyon
 
Le lien social
Janvier 2012
Les portes de l'ascenseur s'ouvrent devant vous. Vous entrez. Vous vous apprêtez à appuyer sur le bouton de commande, lorsque vous apercevez, à six ou sept mètres, une personne qui s'en vient vers l'ascenseur. Vous décidez de maintenir les portes ouvertes jusqu'à ce que cette personne vous rejoigne, puis vous commandez l'ascension vers l'étage où vous vous rendez. Vous n'en avez pas eu conscience mais, mine de rien, vous venez de déclencher toute une série de petits phénomènes, qui illustrent bien ce qu'est le « lien social » et son extraordinaire pouvoir.

D'abord, la personne que vous avez attendue a accéléré le pas pour ne pas abuser de votre précieux temps; arrivée à votre hauteur, elle vous a regardé droit dans les yeux (ce qui est rare de la part d'un inconnu) et vous a remercié. Cela a provoqué en vous deux une émotion positive, qui vous accompagnera pendant une durée plus ou moins longue. Puis, cette personne à qui vous avez donné quelques instants sera, à son tour, portée à agir comme vous l'avez fait, redistribuant à quelqu'un d'autre un peu d'émotion positive autour d'elle, un peu d'humanité... C'est le principe de la réciprocité élargie, tel qu'expliqué par le sociologue Norbert Alter dans son livre Donner et prendre. La Coopération en entreprise.

Oui, bien sûr. La Coopération en entreprise. Si cette réciprocité élargie a le pouvoir d'adoucir nos vies personnelles, pourquoi en ignorer les bienfaits dans la vie de l'entreprise? Norbert Alter est catégorique : c'est le social qui fait l'économique. Le lien social. Il serait illusoire, rappelle-t-il, de penser que le succès d'une entreprise s'appuie uniquement sur les décisions avisées des hauts dirigeants; il faut aussi l'engagement des gens qui y sont associés, ce lien social qui les pousse à faire un peu plus que le strict minimum.

Soit dit en passant, dans un de ses cours, l'économiste Stefano Zamagni présentait tout l'attrait de ce fameux lien social, qui contribue à diminuer les coûts de transaction. Ces coûts correspondent aux dépenses inhérentes aux échanges commerciaux, par exemple la recherche de partenaires fiables, la rédaction et la ratification de contrats, la vérification du respect des différentes clauses des contrats, etc. Or Zamagni faisait remarquer que, dans les coopératives, le lien social établit une confiance mutuelle, ce qui fait épargner beaucoup de paperasse.

Zamagni évoquait aussi l'extraordinaire pouvoir du lien social dans les coopératives de travailleurs : il agit comme activateur du savoir tacite, ce savoir qui n'est mis à profit que selon le bon vouloir du salarié… mais qui peut grandement influer sur la bonne marche de l'entreprise. Par exemple, je peux avoir, personnellement, une connaissance qui n'est pas requise pour le poste que j'occupe, mais qui pourrait être très utile si je la communiquais à mon équipe de travail. Cette transmission du savoir tacite ne dépend que de mon lien social au travail - de l'agréabilité des gens que je côtoie -, lequel m'incite ou non à en faire un peu plus que ce qui est inscrit dans ma description de tâches.

Le lien social, c'est assurément un atout en entreprise. C'est ce qui permet de développer la précieuse réciprocité élargie. C'est ce qui permet à ceux qui sont regroupés dans une même entreprise de s'offrir tout un échange de services, car ils sont liés et mus par une vision commune, par un désir partagé de travailler ensemble. Aussi, lorsqu'on présume qu'être lié fausse la donne et enlève toute objectivité aux échanges, on ne fait que tomber dans le piège du modèle économique qui repose sur le postulat que l'homme est égoïste et ne recherche que son intérêt personnel. Un postulat qui ne tient plus la route, à la lumière des derniers travaux en économie comportementale.
 

Colette Lebel, agr.
Directrice des Affaires coopératives et adjointe
au secrétaire du conseil d’administration
La Coop fédérée
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Télécopieur : 514 850-2567
 



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