Photo : Martine Doyon
 
Dérives kolkhoziennes
Février 2012
Je reviens d'Ukraine, ce grand pays aux terres fertiles, ce grenier à blé de l'URSS, comme on l'appelait sous l'ère soviétique. L'agriculture y était alors florissante, mais au prix d'une économie planifiée sacrifiant le bien-être des populations et les libertés individuelles. Vestiges de ces temps révolus, les grands bâtiments désaffectés des kolkhozes, ces fermes collectives de l'époque, se dressent dans la campagne, rappelant la mise en commun forcée des moyens de production agricole. Les Ukrainiens les plus âgés n'ont pas oublié la famine qui a coûté la vie à quelque cinq millions de paysans au cours des années 1932-1933, parce que le gouvernement central réquisitionnait la majeure partie de leurs récoltes...

Depuis son indépendance, proclamée en 1991, l'Ukraine se convertit à l'économie de marché, mais avec beaucoup de difficultés. Le chômage y est élevé et l'alcoolisme fait des ravages. Si bien qu'il se trouve des habitants pour regretter le régime soviétique. Au pied d'une statue de Lénine, à Dnipropetrovsk, j'ai remarqué des gerbes de fleurs fraîches. Je m'en suis étonnée. Mais comme toujours, rien n'est complètement blanc ni complètement noir. N'oublions pas que le communisme et le coopératisme sont apparus à la même époque et se sont nourris des mêmes rêves : combattre les injustices sociales et économiques produites par la révolution industrielle. Nobles rêves, s'il en est. Pour certains, la promesse communiste demeure, malgré les dérives qui ont jalonné sa mise en œuvre.

J'étais en Ukraine avec SOCODEVI, qui mène là-bas deux projets coopératifs. J'y ai rencontré quelques professionnels ukrainiens qui ont déjà travaillé dans les kolkhozes. J'étais curieuse d'en savoir plus. J'ai appris que ces fermes collectives étaient des coopératives, du temps de Lénine, dans les années 1920. Ce n'est qu'à partir des années 1930, sous Staline, qu'on a forcé la collectivisation de toutes les fermes et interdit la propriété privée. Dès lors, les coopératives agricoles ukrainiennes n'avaient de coopératifs… que leurs statuts officiels. Car pour Staline, les coopératives étaient des structures de transition vers le but ultime du communisme : l'étatisation complète de l'agriculture.

C'est ainsi que la démocratie a été réduite, dans les kolkhozes, à une simple vue de l'esprit. Ceux-ci avaient bien un conseil d'administration – oui, oui – et des assemblées où on prenait des décisions… mais hélas, on imagine la mise en scène. Pendant ma mission là-bas, j'ai eu à donner un coup de main pour la tenue d'une première assemblée générale dans une petite coopérative laitière. Vous auriez dû voir l'étonnement des membres lorsqu'on leur a distribué des bulletins de vote… Des élections par scrutin secret? Quelle nouveauté!

Si le rêve communiste était noble, sa mise en œuvre était vouée à l'échec. Enlever la liberté des gens, c'est saper toutes les chances de réussite. Car les ingrédients nécessaires à la durabilité d'un projet – la motivation, le sens des responsabilités, le leadership – ne peuvent émerger que dans un espace de liberté. Et ensuite, il faut réguler les libertés individuelles pour éviter les dérapages et s'assurer que le projet demeure au service de l'intérêt commun. C'est là que la démocratie prend toute son importance.

Plus qu'un beau principe, plus qu'un mot clé qui enjolive les discours, la démocratie doit être vivante pour être efficace. Lorsque les gens ne vont plus voter, alors qu'ils en auraient le droit, on peut encore dire que le système est démocratique. Mais en réalité, dans quelle mesure cette démocratie protège-t-elle le bien commun? Nous nous estimons chanceux de vivre dans une économie de marché où la liberté d'entreprendre est garantie. Nous serions avisés de comprendre que cela va de pair avec une bonne contrepartie démocratique. Sinon, gare aux dérives… qu'elles soient de nature kolkhozienne ou néolibérale!
 

Colette Lebel, agr.
Directrice des Affaires coopératives et adjointe
au secrétaire du conseil d’administration
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : 514 850-2567
 



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