Photo : Martine Doyon
 
Le réflexe éthique
Septembre 2012

Il y a quelques mois, à l'issue d'une formation donnée dans les locaux de La Coop des Frontières, j'ai fait une demande d'adhésion. Comme j'habite le Suroît, c'est La Coop des Frontières qui dessert mon coin de pays, et je me suis dit que l'occasion était belle de m'y associer officiellement. C'est seulement après coup que je me suis interrogée sur la portée de mon geste. J'ai pris conscience que, maintenant, ma relation à cette coopérative allait devenir double. En plus des services que je lui offre comme employée de La Coop fédérée, j'allais aussi avoir un intérêt au succès de cette coopérative-là en particulier, parce que ça serait… la mienne! Allais-je me retrouver en situation de conflit d'intérêts?

J'ai lancé la question autour de moi. Tous étaient d'avis que, non, cela ne me mettait pas en conflit d'intérêts. J'ai quand même senti le besoin d'appuyer cette réponse intuitive d'arguments logiques. Il m'a d'abord fallu préciser les zones grises. Pourrait-on imaginer, par exemple, que je mettrai plus de temps et de dévouement à servir cette coopérative plutôt que les autres, à l'accompagner plus solidement dans ses démarches d'éducation et de vie associative? Et si oui, avais-je quelque chose à y gagner personnellement?

J'ai passé ma situation sous la loupe. Tout d'abord, comme membre auxiliaire, il me sera à jamais interdit d'accéder au pouvoir, quelle que soit la manœuvre obscure que je pourrais imaginer : les membres auxiliaires ne sont pas éligibles au conseil d'administration. Aucun gain possible pour moi du côté du pouvoir. Par contre, je pourrais être attirée par l'obtention de ristournes. Si ma coopérative obtient de meilleurs résultats, j'aurai plus de ristournes! Mais pour que cet enjeu ait du poids, il faudrait que mes services puissent contribuer à améliorer la rentabilité de ma coopérative. En fait, ils le pourraient, mais de façon très indirecte, sur la simple base qu'une vie associative riche et des membres engagés contribuent au succès financier de l'entreprise. Mais inutile d'explorer cet enjeu davantage : j'achète trop peu pour que l'éventualité d'une belle ristourne puisse me titiller.

Outre le pouvoir et l'argent, que pourrais-je gagner d'autre, personnellement, qui me pousserait à favoriser ma coopérative plus que les autres du réseau? Je n'ai rien trouvé. Et de toute façon, je me suis rendu compte que le risque de conflit d'intérêts dans mon environnement de travail est presque nul, car mes activités professionnelles sont supervisées par le secrétaire général, poste neutre s'il en est. Et je relève aussi d'un comité du conseil d'administration, qui suit de façon récurrente mes différents dossiers. Il y a donc là deux bonnes structures qui freineraient tout excès de zèle que je pourrais avoir à l'égard de ma coopérative.

Si la question a été rapidement réglée en ce qui me concerne, elle devient particulièrement inté­res­sante dans le cas des administrateurs de nos coopératives. On me dit souvent : « Mais vos administrateurs, qui sont aussi des utilisateurs personnels, ne se trouvent-ils pas en conflit d'intérêts? Le monde des affaires recommande la nomination d'administrateurs indépendants, pour éviter les conflits d'intérêts, justement. » Peut-être bien, mais cela ne fait pas l'unanimité… Je me rappelle le point de vue d'un spécialiste de la gouvernance qui, lui, prétendait que l'indépendance équivalait à l'incompétence! Pour être parfaitement indépendant, disait-il, on ne doit avoir aucun lien avec le domaine d'activité de l'entreprise. Mais alors, comment peut-on administrer avec professionnalisme un domaine d'activité qui nous est complètement étranger?

Pour ma part, qu'une coopérative agricole soit administrée par des agriculteurs me semble dans l'ordre des choses. N'est-ce pas le propre de la coopération : aide-toi toi-même? Cela dit, nos administrateurs doivent demeurer vigilants, car ils sont souvent appelés à prendre des décisions qui ont un impact à la fois sur le bien commun de tous les membres et sur leur entreprise personnelle. C'est en acquérant et en développant un réflexe éthique qu'ils pourront rester alertes, se poser les bonnes questions, prendre avis auprès de leurs collègues en toute transparence et ainsi garder le cap sur le véritable objet de leur mandat.

 

Colette Lebel, agr.
Directrice des Affaires coopératives et adjointe
au secrétaire du conseil d’administration
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : 514 850-2567
 



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