Photo : Martine Doyon
 
La (fausse) tragédie
des biens communs

Novembre-Décembre 2012

Nous désirons tous le meilleur, pour nous-mêmes et pour les nôtres. Nous désirons tous créer de la richesse, protéger nos ressources natu­relles et jouir d'une bonne qualité de vie. Bien sûr. Mais quand vient le temps d'organiser notre vie en société, nous avons la fâcheuse habitude de sombrer dans les extrêmes. C'est la gauche ou c'est la droite. On demande plus d'intervention de l'État ou, au contraire, plus de privatisation et de liberté individuelle. Mais pourquoi, dans un registre moins radical, ne plaide-t-on jamais en faveur d'un modèle où les collectivités se prennent en charge elles-mêmes ?

Il est vrai que la publication par Garrett Hardin, en 1968, de ce qu'on appelle désormais la tragédie des biens communs n'a pas aidé la promotion de la gestion collective. Prenant l'exemple d'un hypothé­tique champ commun où des éleveurs pourraient librement faire pâturer leurs bêtes, Hardin soutenait que chaque éleveur abuserait de la ressource au détriment du bien commun et que cela conduirait irrémé­dia­blement à l'épuisement du milieu. Il en concluait que les collec­ti­vités ne peuvent gérer durablement leurs biens communs. La solution, estimait-il, passe par la nationa­lisation ou la privatisation. Voilà ce qu'on appelle désormais la tragédie des biens communs, qui, dois-je préciser, est toujours populaire auprès de nombreux économistes.

L'homme serait donc bête au point de ne pouvoir gérer convenablement, avec les siens, les ressources dont lui-même et toute sa collectivité dépendent ? Il est permis d'en douter. Surtout depuis la recon­naissance mondiale des travaux d'Elinor Ostrom, lauréate d'un prix Nobel d'économie en 2009. Avec Ostrom, les acteurs locaux sont remis à l'avant-plan. Elle démontre que la tragédie des biens communs ne reflète pas la réalité. Elle revisite les systèmes communaux dans l'histoire de l'homme (pâturages, forêts, systèmes d'irrigation) et démontre comment et pourquoi, dans les faits, ces systèmes gérés collectivement ont été stables et efficaces.

Car les systèmes communaux n'ont jamais été ces libres espaces où régnait l'anarchie. Au contraire, ces espaces de gestion collective étaient hautement organisés. On délimitait précisément la nature et l'étendue du bien commun, et les collectivités locales, qui y entretenaient des interactions sociales fréquentes, se consolidaient dans le respect et la confiance. On y instaurait des règles, définies et approuvées par la collectivité. On s'assurait que les fautifs soient dûment sanctionnés. Et enfin, on ne permettait pas aux individus hors de la collectivité d'avoir librement accès à la ressource. C'est ainsi qu'ont pu se maintenir, pendant des siècles, les systèmes communaux étudiés par Ostrom.

Qu'on me permette ici de faire un parallèle avec le système coopératif, qui présente des attributs semblables : l'objet de la coopérative est clairement défini dans ses statuts, on y anime la vie asso­ciative, et c'est l'ensemble des membres réunis en assemblée géné­rale qui en déter­minent les règlements. La sanction pour les fautifs y semble faible cependant; il y a bien cette disposition qui prévoit qu'on peut exclure un membre qui ne réalise pas son contrat, mais elle est rarement utilisée. Par ailleurs, dans nos coopé­ratives, on permet aux personnes qui ne sont pas membres de profiter quand même des services de la coopérative. Y aurait-il là matière à réflexion ?

Dans une récente conférence, Ostrom allait plus loin. Elle préconisait une gouvernance polycentrique, reposant sur la subsidiarité. Concrè­tement, cela évoque un modèle où des centres de décision locaux autonomes assurent l'adhésion de la collectivité et une meilleure adéquation à ses besoins, ces centres étant par ailleurs rassemblés par des entités de niveau supérieur qui sont responsables du suivi de la performance, de l'accès à l'information et de la gestion des ressources à grande échelle. Que voilà une étonnante ressemblance avec la vision qui a été la base de notre grand chantier Chrysalide !

Le réseau La Coop semble donc sur la bonne voie, ayant intégré plusieurs caractéristiques porteuses de durabilité. Quant à Ostrom, malheu­reusement, elle devait être de ces prestigieux conférenciers invités à Québec en octobre dernier, mais elle est décédée au cours de l'été. Espérons que ses travaux seront poursuivis et que l'immense potentiel de la gestion collective sera enfin valorisé, reconnu et mis à profit.

 

Colette Lebel, agr.
Directrice des Affaires coopératives et adjointe
au secrétaire du conseil d’administration
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : 514 850-2567
 



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