Photo : Martine Doyon
 
Comment se construit
un paradigme

Février 2013

J'ai appris récemment que plusieurs économistes du XIXe siècle ont d'abord vu dans les coopératives un modèle d'avenir. Tiens donc ! John Stuart Mill, par exemple, un des penseurs libéraux les plus influents de l'époque, estimait que les coopératives devaient occuper une place de choix dans le paysage économique. Il avait remarqué qu'elles favorisaient les valeurs démocratiques et la dignité humaine, tout en contribuant efficacement au maintien d'une économie concurrentielle et décentralisée. Surpris ? Je l'étais moi-même, car il semble bien que cette vision favorable aux coopératives a complètement déserté le champ d'intérêt des économistes du XXe siècle.

Stefano Zamagni, de la Faculté d'économie de l'Université de Bologne, propose une piste d'explication très intéressante. Selon lui, c'est la publication d'un ouvrage de l'économiste Benjamin Ward, en 1958, qui a fortement discrédité les coopératives. Prenant comme hypothèse que l'homme est foncièrement égoïste – prémisse démontrée fausse aujourd'hui grâce aux recherches en économie comportementale –, Ward affirmait que les coopératives étaient vouées à se démutualiser tôt ou tard parce que, chacun des membres cherchant son profit personnel au détriment de celui du groupe, les coopératives étaient naturellement instables. Le premier clou était planté, et il fut enfoncé par la publication de l'article de Garrett Hardin sur la tragédie des biens communs, quelques années plus tard. Cette vision peu propice au développement des coopératives s'est donc installée peu à peu chez l'intelligentsia économique, sans plus de contestation.

Voilà donc comment se construit un paradigme ! Une idée est lancée, elle se propage et tisse des liens avec d'autres idées déjà bien solides, elle s'assoit et creuse ses racines bien profondément jusqu'à ce qu'elle devienne une vérité que l'on ne remet plus en question. Et c'en est fini : désormais, dans notre cerveau, un chemin est tracé, qui draine dans son sillon toutes nos réflexions, sans que nous ayons le moindre réflexe d'exercer notre jugement. J'ai bien l'impression que c'est exactement ce qui s'est passé avec le rejet de l'idée coopérative.

Il est important de donner une perspective historique aux évènements. Cela permet de mieux comprendre le présent. Dans le cas qui nous préoccupe, il semble que les coopératives ont dû se développer envers et contre tous, portant le poids de la mauvaise réputation qu'on leur attribuait sur le plan économique. Aujourd'hui, force est d'admettre que le modèle néolibéral, présenté comme le meilleur dans le paradigme du XXe siècle, n'a pas rempli ses promesses. Il a plutôt poussé l'humanité dans ses derniers retranchements. Et il peine à répondre aux nouveaux besoins sociaux, qui se font nombreux et pressants.

En fait, dans le monde des affaires comme partout ailleurs, la diversité des modèles est toujours préférable. La diversité assure une stabilité, de la résilience, une réponse mieux adaptée à l'éventail des besoins. Il est temps de briser le paradigme néolibéral, qui occupe toute la place. Il est temps de donner du souffle aux autres formules, qui apportent des solutions novatrices et durables. Les coopératives n'ont pas dit leur dernier mot. Elles commencent à peine à s'affirmer.

Mais attention : l'habit ne fait pas le moine. Le modèle coopératif ne fait pas de miracles. Il se transforme rapidement en coquille vide s'il n'est pas porté par de véritables coopérateurs. C'est pourquoi Jacques Attali, économiste et ancien conseiller spécial auprès de François Mitterrand, a tenu à bien préciser sa pensée à la suite du Sommet international des coopératives. Il y avait vanté le grand potentiel des coopératives pour améliorer la gouvernance mondiale. Or, dans le journal Les Affaires, Attali réaffirme que les coopé­ratives peuvent changer le monde, mais il ajoute une condition : qu'elles se conduisent vraiment comme des entreprises coopératives. Ce qui n'est pas toujours le cas, fait-il remarquer.

 

Colette Lebel, agr.
Directrice des Affaires coopératives et adjointe
au secrétaire du conseil d’administration
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : 514 850-2567
 



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