Photo : Martine Doyon
 
Vers une économie
plurielle

Mars 2013

Le monde des affaires change. En réaction aux excès du passé, de nouvelles formes d'entreprises apparaissent. L'économiste Milton Friedman, qui disait que la seule responsabilité sociale de l'entreprise est d'augmenter ses profits, n'a plus la cote. De plus en plus de gens refusent désormais que le capital soit l'unique et ultime objectif des entreprises. Mais ce n'est pas simple. Car les gestionnaires, eux, estiment être embauchés pour générer des profits. Qui plus est, ils sont en règle générale évalués uniquement selon les résultats financiers qu'ils présentent.

Historiquement, il y a toujours eu une division bien nette entre les entreprises à but lucratif et les autres. Cela nourrit d'ailleurs bien des discussions au sein du mouvement coopératif : les coopératives sont-elles à but lucratif ou non ? Je persiste à dire non. Le but véritable d'une coopérative, c'est toujours le service aux membres. Mais je m'empresse d'ajouter qu'on veut quand même des excédents, qu'on en a besoin pour réaliser la mission de la coopérative. Il y a d'autres personnes, par ailleurs, qui sont d'avis que les coopératives sont certainement à but lucratif, puisqu'elles sont de nature commerciale.

C'est que l'esprit humain aime bien diviser, classer, compartimenter les choses. Tellement plus simple. C'est A « ou » c'est B. Vous cochez oui « ou » vous cochez non, voilà ! Mais parfois, il arrive que ça soit A « et » B. Ou oui « et » non. Le monde est complexe. Chaque jour davantage. Il serait temps d'admettre les liens multiples, les demi-teintes et les doublons ! C'est un peu ce que la Californie est en train de faire en matière de droit commercial. La loi prévoit désormais deux nouveaux types d'entreprises : la flexible purpose corporation et la benefit corporation. Toutes deux sont des entreprises à but lucratif qui se donnent également une mission sociale.

La flexible purpose corporation doit indiquer dans sa charte la contribution positive qu'elle entend apporter sur un aspect social ou environnemental, et faire rapport annuellement sur l'atteinte de cet objectif extra-financier. Quant à la benefit corporation, elle va beaucoup plus loin. Ses statuts incluent explicitement un objectif de contribution positive importante à l'environnement et à la société en général, ainsi que l'obligation de se soumettre à des audits annuels réalisés par une tierce partie. L'entreprise de vêtements de plein air Patagonia, chef de file des entreprises écoresponsables, a été la première à se prévaloir du statut de benefit corporation, et ce, dès la première journée de la mise en vigueur des nouvelles dispositions le permettant.

Cette évolution du droit commercial est bienvenue, car les structures juridiques ne sont pas neutres. Elles induisent des comportements; elles peuvent interdire, permettre, obliger, ce qui détermine la marge de manœuvre des dirigeants. Ainsi, ces deux nouveaux types d'entreprises proposent enfin un cadre à l'intérieur duquel il sera légitime pour les actionnaires de demander une rémunération satisfaisante de leur capital, et pour les gestionnaires de considérer d'autres critères de décision et d'action que le seul impact financier.

Tout comme la biodiversité est nécessaire à la bonne santé des systèmes écologiques, la diversité des formes d'entreprises dans notre économie est également souhaitable. Si, comme on le dit souvent, la coopération fait partie de la solution, force est d'admettre que le statut coopératif ne peut habiller tout le monde. Les actionnaires de Patagonia, en l'occurrence, n'auraient pu la transformer en coopérative, puisqu'ils n'en sont pas tous des usagers. En matière de modèles d'entreprise, les besoins sont nombreux et divers. C'est pourquoi je me réjouis de cette innovation de la Californie, qui trace la route vers une économie plurielle, une économie davantage sous le signe de la coopération – si ce n'est dans la lettre, du moins dans l'esprit.

 

Colette Lebel, agr.
Directrice des Affaires coopératives et adjointe
au secrétaire du conseil d’administration
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : 514 850-2567
 



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