Photo : Martine Doyon
 
Par l'autre bout
de la lorgnette

Juillet-août 2013

La plupart des gens reconnaissent d'emblée que la coopérative, comme modèle d'entreprise, offre beaucoup d'avantages. Les valeurs qu'elle promeut, son fonctionnement démocratique, sa façon particulière de distribuer la richesse, son engagement dans la collectivité, tout cela concourt à générer beaucoup de sympathie pour ce modèle. Par contre, on lui trouve aussi des défauts bien déplaisants.

On dit d'abord que c'est lent à réagir, une coopérative. C'est démocratique : il y a beaucoup de monde à consulter. Or, aujourd'hui, une entreprise doit faire montre de rapidité, de réactivité. Tout va si vite, il faut suivre la cadence pour ne pas être dépassé! C'est ce qu'on dit. On dit aussi que les coopératives peinent à attirer certains employés qualifiés, car les salaires n'y atteignent jamais les hauts sommets que l'on consent en d'autres milieux. Cela prive donc les coopé­ratives d'excellents cerveaux qui pourraient améliorer leurs résultats. On a tous déjà entendu cela. (Des chercheurs ont même avancé, au début du XXe siècle, que les coopé­ratives étaient vouées à l'échec en raison de leur lenteur et de leur amateu­risme! Heureusement, les nombreuses études publiées depuis, relativement à la durabilité des entreprises coopératives, les ont totalement discrédités.)

Marius Chevalier, de l'Université de Limoges, vient de publier dans la revue Recma un article dans lequel il replace l'identité coopérative dans l'univers qui lui est propre. Si les coopératives paraissent désavantagées par leur lenteur et leur attractivité réduite, avance-t-il, c'est qu'elles sont jugées d'après les critères d'une logique marchande. Or les coopératives évoluent dans une tout autre dimension : elles émanent d'une logique de service. Avec un nouveau cadre d'analyse, basé sur le paradigme coopératif, Chevalier présente la réactivité et l'attractivité moindres des coopératives comme des atouts qui, précisément, expliquent leur durabilité. Voilà une hypothèse qui va à contre-courant! Mais l'argumentation de Chevalier tient bien la route.

Tout d'abord, fait-il remarquer, une réactivité moindre s'avère souvent un atout : parce qu'elle réagit moins vite, la coopérative procure une certaine stabilité dans un monde excessivement volatil. Telle une valeur refuge, elle est très attrayante, particulièrement en temps de crise. C'est en effet ce que l'on a constaté au cours des dernières années. Et puisque la porte est ouverte, je me permets de renchérir avec un autre avantage : les décisions prises plus lentement et de façon démocratique permettent aux différents acteurs de s'en approprier la paternité, ce qui en facilite d'autant l'exécution par la suite.

Par ailleurs, en ce qui concerne l'attractivité moindre, Chevalier argue que les résultats des entreprises dépendent surtout des compétences acquises au fil du temps passé au sein de l'organisation, bien plus que de la présence d'individus-vedettes très en vue sur le marché. Car ces individus-vedettes sont généralement très mobiles et ne restent pas assez longtemps dans l'entreprise pour se coordonner efficacement avec l'ensemble des salariés. Pour Chevalier, il est clair que c'est la stabilité des équipes qui permet l'acquisition d'une connaissance fine de l'entreprise et de compétences adaptées à son contexte. C'est ce qu'on appelle le savoir tacite, c'est-à-dire l'ensemble des connaissances issues de l'expérience personnelle et professionnelle des employés au sein d'une organisation, connaissances qui ne s'acquièrent qu'avec le temps. Enfin, je me permets d'ajouter qu'il y a aujourd'hui toute une frange de la nouvelle génération qui, désabusée par les récents déboires de l'économie financiarisée, recherche bien plus un milieu de travail épanouissant qu'un salaire de haute voltige.

Il semble donc que le cadre d'analyse dominant est inadéquat pour la compréhension des coopératives. En regardant par l'autre bout de la lorgnette, Chevalier transforme le vocabulaire négatif de défaut de réactivité et d'attractivité accolé aux coopératives afin de reconnaître, au nombre des avantages du modèle, la grande stabilité qu'il assure et la richesse du capital humain qu'il permet de générer. Le choix d'un cadre d'analyse, ne l'oublions pas, n'est jamais innocent.

 

Colette Lebel, agr.
Directrice des Affaires coopératives
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : 514 850-2567
 



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