Photo : Martine Doyon
 
Vers une agriculture postmoderne
Novembre-décembre 2013

Quand j'étais jeune, je me réjouissais d'être moderne. Je m'en faisais un devoir et une fierté ! Pour moi, cela voulait dire être de son temps, suivre les dernières tendances. Je ne me rendais pas compte que si c'était cela, la modernité, alors on n'en sortait jamais : à toutes les époques, on pouvait être moderne. On n'avait qu'à suivre les modes. Mais… est-ce bien cela, la modernité ?

On fait généralement remonter le début de l'ère moderne au XVIe siècle, lorsque, dans la société occidentale, la raison commence à déloger l'obscurantisme. Un nouveau courant de pensée émerge, réclamant au nom de tous les hommes la connaissance et la liberté de penser. Mais c'est au cours du XVIIIe siècle que la modernité s'imposera vraiment. De nombreux hommes de science et philosophes apporteront alors un tel foisonnement d'idées libérales que ce siècle sera désormais connu comme celui des « Lumières », qui scellera une fois pour toutes l'affranchissement de l'homme à l'égard des autorités étouffantes et le triomphe de la liberté. Aujourd'hui, le philosophe Benoît Goetz nous dit avec ironie que « la modernité est comme une sorte de friperie où l'on tente de recycler les habits des Lumières qui sont quelque peu ternis… » Nous sommes donc encore dans l'ère moderne. Mais plus pour longtemps, semble-t-il, car la modernité est en crise et il nous faudra bientôt passer à l'ère postmoderne.

D'après Dominique Olivier, directeur de la coopérative Sicaseli, en France, l'agriculture est profondément touchée par cette crise de la modernité. Dans un témoignage livré l'an dernier lors des rencontres de la Mission d'animation des agrobiosciences, Olivier pose un regard lucide sur notre agriculture et constate une double crise. La première est d'ordre technique. Elle se traduit par les inquiétudes des gens à l'égard des progrès en agriculture. Ceux-ci tiennent en effet les avancées agronomiques responsables d'importantes dérives sanitaires et environnementales. Vache folle, OGM, pollution... L'agriculture moderne fait peur. Olivier croit que le progrès est nécessaire, mais déplore qu'on ne fasse désormais de la technique que pour la technique, qu'on ne vise plus la performance que pour la performance. Et qu'en chemin, ajoute-t-il, on ait perdu le sens véritable de tous ces efforts.

La seconde crise est d'ordre moral. Si la modernité revendiquait la raison et la liberté, il semble qu'on en ait atteint les limites. Limites de la raison : l'esprit cartésien, qui fragmente tout pour en analyser chacune des parties, ne parvient plus à appréhender un monde devenu si complexe. Une nouvelle compétence d'intégration est désormais nécessaire. Et limites de la liberté : elle a alimenté un individualisme qui l'étouffe aujourd'hui. Plus nous sommes libres, plus il faut de mécanismes externes, en l'occurrence des normes et des règlements, pour protéger les biens communs. Il en résulte une bureaucratie qui alourdit le fonctionnement des exploitations et gruge bien trop de temps et d'énergie.

En somme, conclut Olivier, il est temps que l'agriculture passe à la postmodernité. Ce qui veut dire qu'il faudra accepter de gérer dans la complexité en intégrant l'environnement, le social et l'économique. Les agriculteurs sont aussi « des gestionnaires du vivant, des acteurs de l'énergie, de la qualité de l'air, des sols, de l'eau, des acteurs d'un patrimoine et d'un territoire », soutient-il. Or, parce qu'elles intègrent des dimensions non marchandes, parce qu'elles sont ancrées dans un territoire, les coopératives seront les mieux placées pour soutenir cette nouvelle mission de l'agriculture. D'autant que le système coopératif, en réconciliant l'individuel et le collectif, tempère les excès d'individualisme et offre l'interface nécessaire à la reconstruction du lien social à partir duquel le progrès technique devra refaire ses lettres de noblesse.

Alors, quand nous aurons compris tout cela, nous cesserons d'être modernes. Bien sûr, ce n'est pas pour demain matin. Mais il me semble que voilà une vision stimulante, qui devrait motiver la relève et donner espoir aux agriculteurs plus âgés, qui s'estiment trop souvent incompris et mal-aimés…

 

Colette Lebel, agr.
Directrice des Affaires coopératives
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : 514 850-2567
 



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