Il y
a quelques semaines, sur
le site Internet du Bulletin
des agriculteurs, on affichait
les résultats d’un
sondage maison réalisé
auprès de producteurs
agricoles. Pas très
scientifique comme sondage,
ni très représentatif,
mais tout de même,
cela indique une bonne tendance.
À la question : quelle
avenue privilégiez-vous
pour augmenter les revenus
des agriculteurs, devinez
ce que l’on a répondu?
La mise en marché
collective? Non, ce n’est
plus dans l’air du
temps. Les subventions gouvernementales?
Encore moins. L’augmentation
de la productivité
à la ferme? Non que
diable! Votre langue au
chat et je vous le dis…
Les gens ont répondu,
dans une proportion de 80
%, qu’il fallait acquérir
un transformateur!
Voilà une idée
qui n’est pas nouvelle
et que je trouve personnellement
intéressante. Des
producteurs agricoles qui
maîtrisent des leviers
économiques au-delà
de leur ferme, c’est
avantageux. Parlez-en aux
sociétaires d’Agropur
qui attendent avec impatience
leur ristourne de l’année
qui vient de s’achever.
À l’inverse,
écoutez les producteurs
de bovins qui n’en
peuvent plus d’être
soumis aux humeurs et aux
caprices d’un seul
transformateur.
Toutefois, en discutant
avec un certain nombre d’entre
vous, je vous ai trouvés
un peu, comment dire, un
peu légers dans votre
argumentation. « On
a pas le choix, me dites-vous,
les transformateurs nous
exploitent! On est tannés
de se faire fourrer! N’importe
qui est capable de faire
mieux que cette bande d’incompétents
»! D’accord,
d’accord, je vous
entends. Mais plutôt
que de me parler de vos
récriminations, parlez-moi
du plan d’affaires.
Car loger un abattoir de
nos jours n’est pas
une mince affaire. D’abord,
pour avoir un impact, ça
prend de l’argent,
beaucoup d’argent.
La plupart des financiers
s’entendent : on n’aurait
plus les moyens aujourd’hui
d’acheter Agropur
ou la Coopérative
fédérée,
une valeur marchande combinée
de 1,5 milliard $. Mais
cela, vous dites, n’est
pas un obstacle insurmontable.
Peut-être.
Il y a aussi une expertise
à maîtriser.
Abattre des animaux est
une opération relativement
aisée. Mais il y
a peu d’argent à
faire. Pour espérer
dégager des marges,
il faut découper,
surtransformer, emballer,
expédier. C’est
déjà plus
compliqué. Et ce
n’est pas tout : il
faut aussi commercialiser,
se battre bec et ongles
sur des marchés déjà
occupés et fort encombrés.
Dans la viande porcine,
par exemple, les détaillants,
dont le centre de décision
est à Toronto, n’acceptent
plus sur leurs tablettes
que deux marques nationales,
Maple Leaf et Schneider’s,
en plus de leur propre marque
privée. Olymel, malgré
sa taille et sa force commerciale,
a été incapable
jusqu’à maintenant
d’imposer sa marque
dans le reste du Canada.
C’est vous dire.
Enfin, depuis quelques mois,
les Américains sont
devenus beaucoup plus agressifs.
Ils en ont les moyens avec
la faiblesse de leur dollar,
leurs produits de plus grande
qualité et, surtout,
leurs usines à grande
capacité. Vous savez,
il y a une grande différence
de coût entre une
usine de 80 000 porcs/semaine
et une autre de 35 000,
comme on en retrouve chez-nous.
Le Québec manque
cruellement d’une
superstructure d’abattage.
Est-ce que la multiplication
de petits établissements
va globalement être
plus payant pour l’ensemble
des producteurs? Est-ce
que la mise en marché
collective en sortira plus
forte? J’en doute.
Investir et faire de l’argent
dans la transformation est
une aventure risquée.
En 2003, année maudite
pour l’agriculture,
les transformateurs de porc
canadiens ont perdu des
dizaines et des dizaines
de millions de dollars.
Certains n’ont pas
résisté, comme
le tout nouvel abattoir
de porc de l’Ontario
qui vient tout juste de
culbuter. Une faillite retentissante.
Cela dit, je ne porte pas
de jugement sur vos intentions
et vos projets. Je ne les
connais pas. Mais si j’avais
30 000 $ à investir
dans un projet d’abattoir,
j’éviterais
les formules creuses et
les déclarations
intempestives, j’examinerais
plutôt le plan d’affaires,
très soigneusement,
la tête reposée…