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Au-delà de la pensée magique
janvier 2004
Il y a quelques semaines, sur le site Internet du Bulletin des agriculteurs, on affichait les résultats d’un sondage maison réalisé auprès de producteurs agricoles. Pas très scientifique comme sondage, ni très représentatif, mais tout de même, cela indique une bonne tendance.

À la question : quelle avenue privilégiez-vous pour augmenter les revenus des agriculteurs, devinez ce que l’on a répondu? La mise en marché collective? Non, ce n’est plus dans l’air du temps. Les subventions gouvernementales? Encore moins. L’augmentation de la productivité à la ferme? Non que diable! Votre langue au chat et je vous le dis… Les gens ont répondu, dans une proportion de 80 %, qu’il fallait acquérir un transformateur!

Voilà une idée qui n’est pas nouvelle et que je trouve personnellement intéressante. Des producteurs agricoles qui maîtrisent des leviers économiques au-delà de leur ferme, c’est avantageux. Parlez-en aux sociétaires d’Agropur qui attendent avec impatience leur ristourne de l’année qui vient de s’achever. À l’inverse, écoutez les producteurs de bovins qui n’en peuvent plus d’être soumis aux humeurs et aux caprices d’un seul transformateur.

Toutefois, en discutant avec un certain nombre d’entre vous, je vous ai trouvés un peu, comment dire, un peu légers dans votre argumentation. « On a pas le choix, me dites-vous, les transformateurs nous exploitent! On est tannés de se faire fourrer! N’importe qui est capable de faire mieux que cette bande d’incompétents »! D’accord, d’accord, je vous entends. Mais plutôt que de me parler de vos récriminations, parlez-moi du plan d’affaires.

Car loger un abattoir de nos jours n’est pas une mince affaire. D’abord, pour avoir un impact, ça prend de l’argent, beaucoup d’argent. La plupart des financiers s’entendent : on n’aurait plus les moyens aujourd’hui d’acheter Agropur ou la Coopérative fédérée, une valeur marchande combinée de 1,5 milliard $. Mais cela, vous dites, n’est pas un obstacle insurmontable. Peut-être.

Il y a aussi une expertise à maîtriser. Abattre des animaux est une opération relativement aisée. Mais il y a peu d’argent à faire. Pour espérer dégager des marges, il faut découper, surtransformer, emballer, expédier. C’est déjà plus compliqué. Et ce n’est pas tout : il faut aussi commercialiser, se battre bec et ongles sur des marchés déjà occupés et fort encombrés. Dans la viande porcine, par exemple, les détaillants, dont le centre de décision est à Toronto, n’acceptent plus sur leurs tablettes que deux marques nationales, Maple Leaf et Schneider’s, en plus de leur propre marque privée. Olymel, malgré sa taille et sa force commerciale, a été incapable jusqu’à maintenant d’imposer sa marque dans le reste du Canada. C’est vous dire.

Enfin, depuis quelques mois, les Américains sont devenus beaucoup plus agressifs. Ils en ont les moyens avec la faiblesse de leur dollar, leurs produits de plus grande qualité et, surtout, leurs usines à grande capacité. Vous savez, il y a une grande différence de coût entre une usine de 80 000 porcs/semaine et une autre de 35 000, comme on en retrouve chez-nous. Le Québec manque cruellement d’une superstructure d’abattage. Est-ce que la multiplication de petits établissements va globalement être plus payant pour l’ensemble des producteurs? Est-ce que la mise en marché collective en sortira plus forte? J’en doute.

Investir et faire de l’argent dans la transformation est une aventure risquée. En 2003, année maudite pour l’agriculture, les transformateurs de porc canadiens ont perdu des dizaines et des dizaines de millions de dollars. Certains n’ont pas résisté, comme le tout nouvel abattoir de porc de l’Ontario qui vient tout juste de culbuter. Une faillite retentissante.

Cela dit, je ne porte pas de jugement sur vos intentions et vos projets. Je ne les connais pas. Mais si j’avais 30 000 $ à investir dans un projet d’abattoir, j’éviterais les formules creuses et les déclarations intempestives, j’examinerais plutôt le plan d’affaires, très soigneusement, la tête reposée…
 

Claude Lafleur, agr.
Chef de la direction
La Coop fédérée
Courriel : claude.lafleur@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 383-7027
 



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