L’assemblée
annuelle de la Coopérative
fédérée
est une grosse affaire :
plus de 350 délégués
et des centaines d’intervenants,
de banquiers, de fonctionnaires
et de curieux. Je vais vous
dire un truc : pour moi
qui suis planté sur
la tribune, toute la journée,
les lumières et les
caméras braquées
sur mon gros nez, c’est
intimidant. Allez savoir
pourquoi, j’ai toujours
la sensation angoissante
d’être assis
sur une chaise de dentiste.
En fait, si je vous parle
de mes états d’âme,
c’est pour vous mettre
dans le contexte. Car cette
année, l’assemblée
fut passablement agitée.
Tiens, à tout hasard,
je vous relate les événements
qui se sont passés
entre onze heures et midi,
très exactement.
Le tout débute avec
Georges Farrah, le député
fédéral des
Îles de la Madeleine
et secrétaire parlementaire
chargé du développement
rural qui vient livrer un
message au nom de son gouvernement.
Un bon discours, où
il s’engage à
travailler personnellement
à la mise en place
de mesures fiscales au bénéfice
des coopératives
agricoles.
Les délégués
le croient sincère,
mais ils insistent. Ernest
Gasser, un jeune producteur
laitier, lit avec aplomb
une résolution d’appui.
Son accent, issu d’un
mélange de trois
langues qu’il maîtrise
parfaitement – l’allemand,
l’anglais et le français
– est savoureux. «
Monsieur le Ministre, vous
allez faire quoi pour le
RIC? » Applaudissements
de la salle. Le secrétaire
parlementaire, promu ministre
par la salle, réaffirme
son engagement.
Au tour du président
de la petite coopérative
laitière de l’Isle-aux-Grues
d’haranguer le ministre.
Je lui trouve un air sympathique,
celui-là. Le climat
insulaire, sans doute. «
Pour faire des bons fromages,
Monsieur le Ministre, ça
prend des investissements
et le RIC est un outil essentiel!
» Bien dit. Le secrétaire
parlementaire opine du bonnet.
Tout baigne dans l’huile.
« Autres commentaires
ou questions? », demande
Denis Richard, visiblement
heureux de l’appui
de ses troupes à
une cause qui lui tient
à cœur.
Oui, à droite. Micro
numéro un...
Oh, oh! Celui qui s’avance
lentement vers le micro,
je le connais, c’est
un bon producteur de lait.
Son nom toutefois m’échappe,
bien que je lui ai parlé
à de nombreuses reprises
avec un plaisir toujours
renouvelé. Mais de
quoi veut-il parler au juste?
Du RIC? De la protection
des frontières? De
la vache folle? Du blé
d’Ukraine?
Rien de tout ça.
D’une voix douce,
il se met à raconter
une histoire, celle de ses
voisins, ou plutôt
celle des enfants de ses
voisins. Ceux du deuxième
voisin, raconte-t-il, ont
été accusés
de culture illégale
de cannabis, de voie de
fait, de violence et d’association
avec des malfaiteurs; un
autre qui habite dans le
3e rang vole ses parents,
vend du pot et en produit
illégalement; le
dernier enfin, qui habite
près du village,
vend, consomme, profère
des menaces de mort. Des
enfants qui sont tombés
dans la criminalité,
soutenus par les scélérats
du petit crime organisé.
L’immense salle de
bal du Sheraton à
Montréal devient
soudainement silencieuse.
Pas un mot. Seul le producteur,
sous les spots écrasants,
continu son témoignage,
la voix étranglée
par l’émotion.
Pendant ce temps, Georges
Farrah, toujours debout
sur le podium, s’agite.
Il comprend la gravité
de la situation. Il me jette
un coup d’œil
rapide, désemparé,
cherchant frénétiquement
dans sa longue expérience
politique, les mots qu’il
faudra dire.
Le témoignage achève,
encore plus lourd. Plusieurs
dans la salle ont de la
brume dans leurs lunettes.
La fin de l’intervention
prend une tournure dramatique.
Ses enfants, qu’il
croyait différents
et à l’abri
du crime organisé,
se sont pris – eux
aussi – les mains
dans le tordeur. Comme les
enfants de ses voisins.
Fin du témoignage.
C’est au tour de Georges
Farrah de parler. Tous attendent
sa réplique. Ce dernier,
pantois et désarmé,
ne cherche pas l’esquive.
Les seuls mots qui lui viennent
à l’esprit
expriment sa solidarité
: moi aussi, j’ai
trois enfants!
Après un lourd silence,
le président demande
l’ajournement pour
le dîner. Le producteur,
hébété,
la tête basse, est
rapidement entouré.
Il souffre, on le voit.
« Vous avez eu du
courage », lui disent
ceux-là. «
C’est un grand cri
de désespoir »,
commentent les autres.
Mais si vous voulez mon
avis, ce n’est pas
tant de désespoir
dont il s’agit ici,
ni de courage, mais d’un
cri d’amour, d’un
père à ses
enfants, et d’une
immense peine…