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L’amour au temps des scélérats
mars 2004
L’assemblée annuelle de la Coopérative fédérée est une grosse affaire : plus de 350 délégués et des centaines d’intervenants, de banquiers, de fonctionnaires et de curieux. Je vais vous dire un truc : pour moi qui suis planté sur la tribune, toute la journée, les lumières et les caméras braquées sur mon gros nez, c’est intimidant. Allez savoir pourquoi, j’ai toujours la sensation angoissante d’être assis sur une chaise de dentiste.

En fait, si je vous parle de mes états d’âme, c’est pour vous mettre dans le contexte. Car cette année, l’assemblée fut passablement agitée. Tiens, à tout hasard, je vous relate les événements qui se sont passés entre onze heures et midi, très exactement.

Le tout débute avec Georges Farrah, le député fédéral des Îles de la Madeleine et secrétaire parlementaire chargé du développement rural qui vient livrer un message au nom de son gouvernement. Un bon discours, où il s’engage à travailler personnellement à la mise en place de mesures fiscales au bénéfice des coopératives agricoles.

Les délégués le croient sincère, mais ils insistent. Ernest Gasser, un jeune producteur laitier, lit avec aplomb une résolution d’appui. Son accent, issu d’un mélange de trois langues qu’il maîtrise parfaitement – l’allemand, l’anglais et le français – est savoureux. « Monsieur le Ministre, vous allez faire quoi pour le RIC? » Applaudissements de la salle. Le secrétaire parlementaire, promu ministre par la salle, réaffirme son engagement.

Au tour du président de la petite coopérative laitière de l’Isle-aux-Grues d’haranguer le ministre. Je lui trouve un air sympathique, celui-là. Le climat insulaire, sans doute. « Pour faire des bons fromages, Monsieur le Ministre, ça prend des investissements et le RIC est un outil essentiel! » Bien dit. Le secrétaire parlementaire opine du bonnet. Tout baigne dans l’huile.

« Autres commentaires ou questions? », demande Denis Richard, visiblement heureux de l’appui de ses troupes à une cause qui lui tient à cœur.

Oui, à droite. Micro numéro un...

Oh, oh! Celui qui s’avance lentement vers le micro, je le connais, c’est un bon producteur de lait. Son nom toutefois m’échappe, bien que je lui ai parlé à de nombreuses reprises avec un plaisir toujours renouvelé. Mais de quoi veut-il parler au juste? Du RIC? De la protection des frontières? De la vache folle? Du blé d’Ukraine?

Rien de tout ça. D’une voix douce, il se met à raconter une histoire, celle de ses voisins, ou plutôt celle des enfants de ses voisins. Ceux du deuxième voisin, raconte-t-il, ont été accusés de culture illégale de cannabis, de voie de fait, de violence et d’association avec des malfaiteurs; un autre qui habite dans le 3e rang vole ses parents, vend du pot et en produit illégalement; le dernier enfin, qui habite près du village, vend, consomme, profère des menaces de mort. Des enfants qui sont tombés dans la criminalité, soutenus par les scélérats du petit crime organisé.

L’immense salle de bal du Sheraton à Montréal devient soudainement silencieuse. Pas un mot. Seul le producteur, sous les spots écrasants, continu son témoignage, la voix étranglée par l’émotion.

Pendant ce temps, Georges Farrah, toujours debout sur le podium, s’agite. Il comprend la gravité de la situation. Il me jette un coup d’œil rapide, désemparé, cherchant frénétiquement dans sa longue expérience politique, les mots qu’il faudra dire.

Le témoignage achève, encore plus lourd. Plusieurs dans la salle ont de la brume dans leurs lunettes. La fin de l’intervention prend une tournure dramatique. Ses enfants, qu’il croyait différents et à l’abri du crime organisé, se sont pris – eux aussi – les mains dans le tordeur. Comme les enfants de ses voisins. Fin du témoignage.

C’est au tour de Georges Farrah de parler. Tous attendent sa réplique. Ce dernier, pantois et désarmé, ne cherche pas l’esquive. Les seuls mots qui lui viennent à l’esprit expriment sa solidarité : moi aussi, j’ai trois enfants!

Après un lourd silence, le président demande l’ajournement pour le dîner. Le producteur, hébété, la tête basse, est rapidement entouré. Il souffre, on le voit. « Vous avez eu du courage », lui disent ceux-là. « C’est un grand cri de désespoir », commentent les autres.

Mais si vous voulez mon avis, ce n’est pas tant de désespoir dont il s’agit ici, ni de courage, mais d’un cri d’amour, d’un père à ses enfants, et d’une immense peine…
 

Claude Lafleur, agr.
Chef de la direction
La Coop fédérée
Courriel : claude.lafleur@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 383-7027
 



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