Nous
sommes au début des
années 1990. Je ne
me rappelle plus très
bien l’occasion –
une commission parlementaire,
peut-être –
toujours est-il que j’avais
été appelé
comme expert à présenter
un mémoire sur le
secteur céréalier
du Québec. Je débite
mon baratin habituel, à
savoir que le potentiel
du Québec est bon,
mais que les prix aux producteurs
resteront sans doute anémiques
au cours des prochaines
années, ce qui limitera
son développement.
J’estimais, en effet,
que par rapport à
la demande solvable, il
y avait beaucoup de capacité
productive dans le monde,
de sorte qu’il fallait
s’attendre à
ce que l’offre soit
supérieure à
la demande. Fin de l’intervention.
« Merci M. Lafleur
pour ce brillant exposé
», me dit un président
de commission visiblement
peu convaincu. Un peu froissé,
je ramasse mes affaires,
me dirige sagement derrière
la salle et attend de voir
le prochain conférencier.
Celui qui me suit et qui
s’avance au micro
m’est inconnu. Jamais
vu. Mais à en juger
par son allure – la
quarantaine, barbichette
au menton, habit de CÉGEP
design – il a tout
du militant typique, c’est-à-dire
du spécialiste de
rien qui s’indigne
de tout.
Sitôt installé
au micro, ce citoyen de
l’année dénonce
la naïveté de
mes propos. Selon lui, les
prochaines années
seront plutôt marquées
par une pénurie alimentaire
sans précédent.
D’un ton convaincant,
citant abondamment le rapport
de Lester Brown, il affirme
que la production mondiale
de céréales
sera bien en deçà
des besoins et il faudra
s’attendre à
des augmentations de prix
spectaculaires au cours
des prochaines années.
Mais avant d’aller
plus loin, puis-je vous
demander si vous connaissez
Lester Brown? Non? Pour
faire une histoire courte,
le professeur Brown est
un ancien producteur agricole
américain (il faisait
dans la tomate), bonne bouille,
dans la soixantaine, qui
a étudié dans
des universités les
plus prestigieuses et qui
est directeur du World Watch
Institute à Washington,
un organisme sérieux
et très crédible.
Il y a dix ans, dans un
papier qui avait causé
tout un émoi dans
le milieu agricole, il avait
prédit que le monde
allait s’engouffrer
dans une crise alimentaire
sans précédent.
Or, depuis cette fameuse
prédiction, que s’est-il
passé? Rien, absolument
rien. Les marchés
sont restés tranquilles,
malgré leur grande
nervosité. Certes,
il y a bien eu quelques
soubresauts ici et là,
mais dans l’ensemble,
le prix des céréales
a continué à
végéter durant
toute la décennie.
Bref, comme bien des experts
à l’époque,
l’éminent professeur
avait sous-estimé
la grande capacité
productive des producteurs
de grains.
Or, dix ans plus tard, voilà
que Brown récidive.
Son nouveau rapport, plus
étoffé, publié
le 10 mars dernier, reprend
à peu près
les mêmes thèmes
: la Chine consomme plus
qu’elle ne produit,
ses stocks de céréales
sont au plus bas, de sorte
qu’elle se verra obligée
d’importer des tonnes
et des tonnes de céréales.
Avec un surplus commercial
de 120 milliards de $, elle
a les moyens de ses ambitions,
ce qui risque de pousser
le prix des céréales
et celui de l’alimentation
à des sommets inégalés.
Wow!
Si j’ai encore quelques
réserves –
on sous-estime grandement
le potentiel de production
du Brésil et de l’Europe
de l’Est – j’avoue
partager en grande partie
l’analyse du professeur.
Même en ne tenant
pas compte de la Chine,
qui constitue en soi un
véritable défi,
l’industrie mondiale
des céréales
est fragile. Les stocks
sont bas, ce qui est inquiétant.
Avec tous ces chambardements
climatiques et imprévisibles,
des chocs de prix sont très
probables dans les prochaines
années.
Le militant à barbichette
aura peut-être raison
finalement. S’il lit
cette chronique, je l’invite
à prendre une bière.
Ce n’est pas tous
les jours qu’on est
sur la même longueur
d’onde.