Put multiple modes of action to work all season long | VIOS G3
Un volcan nommé désir
avril 2004
Nous sommes au début des années 1990. Je ne me rappelle plus très bien l’occasion – une commission parlementaire, peut-être – toujours est-il que j’avais été appelé comme expert à présenter un mémoire sur le secteur céréalier du Québec. Je débite mon baratin habituel, à savoir que le potentiel du Québec est bon, mais que les prix aux producteurs resteront sans doute anémiques au cours des prochaines années, ce qui limitera son développement. J’estimais, en effet, que par rapport à la demande solvable, il y avait beaucoup de capacité productive dans le monde, de sorte qu’il fallait s’attendre à ce que l’offre soit supérieure à la demande. Fin de l’intervention.

« Merci M. Lafleur pour ce brillant exposé », me dit un président de commission visiblement peu convaincu. Un peu froissé, je ramasse mes affaires, me dirige sagement derrière la salle et attend de voir le prochain conférencier.

Celui qui me suit et qui s’avance au micro m’est inconnu. Jamais vu. Mais à en juger par son allure – la quarantaine, barbichette au menton, habit de CÉGEP design – il a tout du militant typique, c’est-à-dire du spécialiste de rien qui s’indigne de tout.

Sitôt installé au micro, ce citoyen de l’année dénonce la naïveté de mes propos. Selon lui, les prochaines années seront plutôt marquées par une pénurie alimentaire sans précédent. D’un ton convaincant, citant abondamment le rapport de Lester Brown, il affirme que la production mondiale de céréales sera bien en deçà des besoins et il faudra s’attendre à des augmentations de prix spectaculaires au cours des prochaines années.

Mais avant d’aller plus loin, puis-je vous demander si vous connaissez Lester Brown? Non? Pour faire une histoire courte, le professeur Brown est un ancien producteur agricole américain (il faisait dans la tomate), bonne bouille, dans la soixantaine, qui a étudié dans des universités les plus prestigieuses et qui est directeur du World Watch Institute à Washington, un organisme sérieux et très crédible. Il y a dix ans, dans un papier qui avait causé tout un émoi dans le milieu agricole, il avait prédit que le monde allait s’engouffrer dans une crise alimentaire sans précédent.

Or, depuis cette fameuse prédiction, que s’est-il passé? Rien, absolument rien. Les marchés sont restés tranquilles, malgré leur grande nervosité. Certes, il y a bien eu quelques soubresauts ici et là, mais dans l’ensemble, le prix des céréales a continué à végéter durant toute la décennie. Bref, comme bien des experts à l’époque, l’éminent professeur avait sous-estimé la grande capacité productive des producteurs de grains.

Or, dix ans plus tard, voilà que Brown récidive. Son nouveau rapport, plus étoffé, publié le 10 mars dernier, reprend à peu près les mêmes thèmes : la Chine consomme plus qu’elle ne produit, ses stocks de céréales sont au plus bas, de sorte qu’elle se verra obligée d’importer des tonnes et des tonnes de céréales. Avec un surplus commercial de 120 milliards de $, elle a les moyens de ses ambitions, ce qui risque de pousser le prix des céréales et celui de l’alimentation à des sommets inégalés. Wow!

Si j’ai encore quelques réserves – on sous-estime grandement le potentiel de production du Brésil et de l’Europe de l’Est – j’avoue partager en grande partie l’analyse du professeur. Même en ne tenant pas compte de la Chine, qui constitue en soi un véritable défi, l’industrie mondiale des céréales est fragile. Les stocks sont bas, ce qui est inquiétant. Avec tous ces chambardements climatiques et imprévisibles, des chocs de prix sont très probables dans les prochaines années.

Le militant à barbichette aura peut-être raison finalement. S’il lit cette chronique, je l’invite à prendre une bière. Ce n’est pas tous les jours qu’on est sur la même longueur d’onde.
 

Claude Lafleur, agr.
Chef de la direction
La Coop fédérée
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Télécopieur : (514) 383-7027
 



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