Les agriculteurs
américains ont peur.
Les bras leur tombent avant
même de commencer
à en parler. Qu’est-ce
donc qui provoque cette
angoisse déraisonnable?
La concurrence du porc canadien?
Vous voulez rire : ils vont
bientôt nous écraser
sous des tonnes de droits
compensateurs. Les négociations
de l’OMC? Mon œil,
la plupart ne savent pas
de quoi il en retourne.
Alors quoi? Ou plutôt,
qui?
Les Brésiliens, Monsieur,
les Brésiliens :
voilà la source de
leur cauchemar. Le Chicago
Tribune, journal prestigieux
qui est distribué
aussi bien dans la grande
ville de Chicago que dans
tous les recoins du Midwest
américain, vient
de publier sous la plume
d’Andrew Martin une
série d’articles
sur le Brésil agricole.
Et il y écrit des
choses énormes, le
journaliste.
Une citation parmi tant
d’autres : «
l’Américaine
Smithfield vient de construire
avec un partenaire brésilien,
sur une terre de 2 500 acres,
à Diamantino, la
plus grande porcherie au
monde, capable de loger
150 000 porcs à la
fois. Pas un voisin à
l’horizon. Ils planifient
d’en construire une
autre semblable, juste à
côté, au même
coût de 30 millions
$ ». Avec du soya
beau-bon-pas-cher plein
la cour et une main-d’œuvre
peu dispendieuse –
à 5 $ par jour, là-bas,
c’est un bon salaire
– ils sont prêts
à conquérir
le marché mondial.
Que disait-il d’autre
le journaliste? Ah oui.
Que les Brésiliens
ont de grandes ambitions
pour leur secteur porcin.
En fait, ils veulent reproduire
ce qu’ils ont fait
dans la volaille. Souvenez-vous
: il y a 20 ans, la moitié
du marché mondial
du poulet appartenait aux
Américains. Partis
de presque rien, les Brésiliens
sont aujourd’hui rendus
à 31 %, toujours
en augmentation.
Me semble aussi que c’est
la même chose pour
le soya, un ingrédient
très populaire dans
les rations alimentaires
destinées aux animaux.
Dans les années 60,
en effet, les États-Unis
contrôlaient 80 %
du marché mondial
du soya. Aujourd’hui,
sa part de marché
a ratatiné de plus
de la moitié. C’est
le Brésil et l’Argentine
qui ont profité de
cette débâcle,
eux qui approvisionnent
maintenant plus de 50 %
du marché mondial.
Voyez, Monsieur, pourquoi
ils pleurent?
Face à cette déprime
existentielle, les politiciens
américains se veulent
rassurants. L’agriculture
américaine est solide,
répètent-ils
ad nauseam. On est les plus
beaux, on est les plus fins,
on est les plus riches,
on est les meilleurs. Alors,
pourquoi craindre le Brésil?
Ben oui, pourquoi?
En outre, ajoutent-ils avec
une certaine malice, il
y a des fausses notes dans
ce grand pays de l’Amérique
du Sud : le gouvernement
est instable et leur bureaucratie,
complètement corrompue.
Ils ont même des bandits
qui rodent dans les grandes
plaines du Matto Grosso,
comme à l’époque
du Far West, et qui dévalisent
les pauvres paysans. Sans
parler du scandale de la
forêt amazonienne
qui ne cesse de reculer
devant les bulldozers.
Mais le plus gros obstacle
au développement
de l’agriculture brésilienne,
c’est le transport,
martèlent-t-ils.
C’est surtout ça
qu’il faut retenir
: des files d’attente
de plusieurs dizaines de
kilomètres, des milliers
de camions sous-utilisés
– du plus rutilant
avec ses tatouages de poupounes
au plus vieux avec ses ridelles
bringuebalant – des
distances incroyables à
parcourir pour faire abattre
les cochons, le tout sur
des routes de terre mal
entretenues et dangereuses.
Bref, l’agriculture
brésilienne ne constitue
pas un danger pour nous!
Ainsi est menée l’agriculture
américaine : par
des politiciens qui ont
moins à cœur
d’expliquer la réalité
que de la tranquilliser.
L’OMC? De simples
négociations qui
vont permettre d’ouvrir
davantage les marchés
nationaux à la concurrence
brésilienne. Mais
il n’y a rien là
: on est les meilleurs,
on est les plus fins, on
est les plus beaux, on est
les plus riches.
Dormez, chers agriculteurs
des États-Unis d’Amérique,
tout va bien...