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La peur au ventre
juillet-août 2004
Les agriculteurs américains ont peur. Les bras leur tombent avant même de commencer à en parler. Qu’est-ce donc qui provoque cette angoisse déraisonnable? La concurrence du porc canadien? Vous voulez rire : ils vont bientôt nous écraser sous des tonnes de droits compensateurs. Les négociations de l’OMC? Mon œil, la plupart ne savent pas de quoi il en retourne.

Alors quoi? Ou plutôt, qui?

Les Brésiliens, Monsieur, les Brésiliens : voilà la source de leur cauchemar. Le Chicago Tribune, journal prestigieux qui est distribué aussi bien dans la grande ville de Chicago que dans tous les recoins du Midwest américain, vient de publier sous la plume d’Andrew Martin une série d’articles sur le Brésil agricole. Et il y écrit des choses énormes, le journaliste.

Une citation parmi tant d’autres : « l’Américaine Smithfield vient de construire avec un partenaire brésilien, sur une terre de 2 500 acres, à Diamantino, la plus grande porcherie au monde, capable de loger 150 000 porcs à la fois. Pas un voisin à l’horizon. Ils planifient d’en construire une autre semblable, juste à côté, au même coût de 30 millions $ ». Avec du soya beau-bon-pas-cher plein la cour et une main-d’œuvre peu dispendieuse – à 5 $ par jour, là-bas, c’est un bon salaire – ils sont prêts à conquérir le marché mondial.

Que disait-il d’autre le journaliste? Ah oui. Que les Brésiliens ont de grandes ambitions pour leur secteur porcin. En fait, ils veulent reproduire ce qu’ils ont fait dans la volaille. Souvenez-vous : il y a 20 ans, la moitié du marché mondial du poulet appartenait aux Américains. Partis de presque rien, les Brésiliens sont aujourd’hui rendus à 31 %, toujours en augmentation.

Me semble aussi que c’est la même chose pour le soya, un ingrédient très populaire dans les rations alimentaires destinées aux animaux. Dans les années 60, en effet, les États-Unis contrôlaient 80 % du marché mondial du soya. Aujourd’hui, sa part de marché a ratatiné de plus de la moitié. C’est le Brésil et l’Argentine qui ont profité de cette débâcle, eux qui approvisionnent maintenant plus de 50 % du marché mondial.

Voyez, Monsieur, pourquoi ils pleurent?

Face à cette déprime existentielle, les politiciens américains se veulent rassurants. L’agriculture américaine est solide, répètent-ils ad nauseam. On est les plus beaux, on est les plus fins, on est les plus riches, on est les meilleurs. Alors, pourquoi craindre le Brésil? Ben oui, pourquoi?

En outre, ajoutent-ils avec une certaine malice, il y a des fausses notes dans ce grand pays de l’Amérique du Sud : le gouvernement est instable et leur bureaucratie, complètement corrompue. Ils ont même des bandits qui rodent dans les grandes plaines du Matto Grosso, comme à l’époque du Far West, et qui dévalisent les pauvres paysans. Sans parler du scandale de la forêt amazonienne qui ne cesse de reculer devant les bulldozers.

Mais le plus gros obstacle au développement de l’agriculture brésilienne, c’est le transport, martèlent-t-ils. C’est surtout ça qu’il faut retenir : des files d’attente de plusieurs dizaines de kilomètres, des milliers de camions sous-utilisés – du plus rutilant avec ses tatouages de poupounes au plus vieux avec ses ridelles bringuebalant – des distances incroyables à parcourir pour faire abattre les cochons, le tout sur des routes de terre mal entretenues et dangereuses. Bref, l’agriculture brésilienne ne constitue pas un danger pour nous!

Ainsi est menée l’agriculture américaine : par des politiciens qui ont moins à cœur d’expliquer la réalité que de la tranquilliser. L’OMC? De simples négociations qui vont permettre d’ouvrir davantage les marchés nationaux à la concurrence brésilienne. Mais il n’y a rien là : on est les meilleurs, on est les plus fins, on est les plus beaux, on est les plus riches.

Dormez, chers agriculteurs des États-Unis d’Amérique, tout va bien...
 

Claude Lafleur, agr.
Chef de la direction
La Coop fédérée
Courriel : claude.lafleur@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 383-7027
 



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