Comme
vous, j’ai été
bien aise d’apprendre
que les 147 membres de l’OMC
s’étaient entendus
sur un texte agricole insignifiant.
Soupir de soulagement, a-t-on
écrit dans les médias
du Québec. J’ai
même lu dans La Presse
que ce texte constituait
un gain majeur pour le Québec.
Un gain majeur? Madame Gauthier,
la ministre de l’Agriculture
du Québec, est allée
dans le même sens.
Et un matin de bonne heure,
lors d’une conférence
téléphonique
du nouveau ministre canadien
de l’Agriculture,
j’ai entendu Monsieur
Mitchell faire l’apologie
de la chose, dans son unilinguisme
habituel.
Je vous avoue bien franchement
: je ne partage pas la réaction
gai-luron-gai de nos deux
ministres. Elle me donne
de l’urticaire, moi,
cette entente de Genève.
Pourquoi? Parce qu’elle
continue d’affirmer
qu’il faut éliminer
les subventions à
l’exportation, qu’il
faut diminuer substantiellement
les tarifs, qu’il
faut réduire les
soutiens à l’agriculture.
C’est le mandat qui
est donné aux négociateurs.
Dans ces conditions, je
ne vois pas très
bien comment le Canada,
isolé sur la question
de la gestion de l’offre,
pourra résister bien
des années.
Cela dit, dans le contexte
de Genève, la réaction
aérobique de nos
représentants est
compréhensible. Les
choses auraient pu être
bien pires, comme vous allez
le constater. Nous sommes
à la fin de juillet
et les pourparlers entre
les 147 pays durent depuis
une semaine. La pression
est forte sur la délégation
canadienne. Il y a un article
meurtrier dans la version
du texte proposé
– l’article
34, je crois – qui
est dévastateur pour
la gestion de l’offre.
Un autre, tout aussi assassin,
exige le démantèlement
de la Commission canadienne
du blé. Ça
va mal. Les yeux cernés
de nos négociateurs
témoignent de la
gravité de la situation.
La quinzaine d’organisations
agricoles canadiennes qui
sont sur place – la
Fédération
canadienne, l’UPA,
les fédérations
spécialisées
– multiplient les
rencontres et les mises
en garde. Fait inusité,
Françoise Gauthier
– oui, oui, la ministre
de l’Agriculture du
Québec – est
aussi à Genève
avec son directeur de cabinet
et le nouveau sous-ministre
en titre, Michel St-Pierre.
Dans les rencontres privées
avec les mi-nistres canadiens
et les négociateurs,
elle réitère
la position ferme du Québec.
Pendant ce temps, au Canada,
les provinces se mobilisent
(en plein mois de juillet,
il faut le faire!). Une
conférence des ministres
du Commerce et de l’Agriculture
est organisée. Toutes
les provinces – sauf
peut-être l’Alberta,
toujours un peu rétive
– se portent vigoureusement
à la défense
de la gestion de l’offre.
Une rare unanimité
qui ajoute du poids sur
les épaules déjà
voûtées des
négociateurs canadiens.
Au Québec, pendant
ce temps, la coalition et
l’UPA multiplient
les conférences de
presse pour alerter l’opinion
publique. Laurent Pellerin,
dans une sorte d’assurance
hautaine dont lui seul a
le secret, rassure ses membres
tout en avertissant le gouvernement
que cela ne peut se faire.
Pierre-Marc Johnson, le
considérable porte-parole
de la Coalition, prend position
publiquement. Le GO5, qui
a orchestré une brillante
campagne de relations publiques
tout au long de l’année,
ressort ses caisses de pétitions
et d’engagements
solennels.
À la demande de Madame
Gauthier – encore
elle – Jean Charest
intervient (on ne lui connaissait
pas d’affinités
agricoles celui-là,
il faut vraiment que la
situation soit critique).
Ce dernier appelle donc
Paul Martin à Ottawa.
Je n’ai pas les enregistrements
de la conversation, mais
ça devait ressembler
à quelque chose comme
ça : « Écoute
Paul, le Canada ne peut
accepter ce texte, fais
q’que chose, bonté
divine. »
Le reste est de l’histoire.
Lorsque la version finale
de l’entente est diffusée
aux petites heures du matin,
après une nuit d’intenses
négociations, l’article
34 a disparu. La gestion
de l’offre est sauve.
Le Canada a bien joué
ses cartes. La Commission
canadienne du blé,
toutefois, n’aura
pas cette chance : elle
sait déjà
qu’elle devra se saborder
à plus ou moins brève
échéance.
Vous savez quoi? Les prochaines
négociations seront
longues et ardues. Trois
ans, au mieux. Il est même
possible d’imaginer
que la gestion de l’offre
survive à la prochaine
ronde. Mais parce qu’elle
sortira plus fragile et
moins généreuse
de cet exercice, je ne vous
conseille pas de vous darder
joyeusement dans l’achat
spéculatif de quotas.
Car rien n’est réglé,
le cheval de Troie est encore
dans nos murs…