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Le cheval de Troie
septembre 2004
Comme vous, j’ai été bien aise d’apprendre que les 147 membres de l’OMC s’étaient entendus sur un texte agricole insignifiant. Soupir de soulagement, a-t-on écrit dans les médias du Québec. J’ai même lu dans La Presse que ce texte constituait un gain majeur pour le Québec. Un gain majeur? Madame Gauthier, la ministre de l’Agriculture du Québec, est allée dans le même sens. Et un matin de bonne heure, lors d’une conférence téléphonique du nouveau ministre canadien de l’Agriculture, j’ai entendu Monsieur Mitchell faire l’apologie de la chose, dans son unilinguisme habituel.

Je vous avoue bien franchement : je ne partage pas la réaction gai-luron-gai de nos deux ministres. Elle me donne de l’urticaire, moi, cette entente de Genève. Pourquoi? Parce qu’elle continue d’affirmer qu’il faut éliminer les subventions à l’exportation, qu’il faut diminuer substantiellement les tarifs, qu’il faut réduire les soutiens à l’agriculture. C’est le mandat qui est donné aux négociateurs. Dans ces conditions, je ne vois pas très bien comment le Canada, isolé sur la question de la gestion de l’offre, pourra résister bien des années.

Cela dit, dans le contexte de Genève, la réaction aérobique de nos représentants est compréhensible. Les choses auraient pu être bien pires, comme vous allez le constater. Nous sommes à la fin de juillet et les pourparlers entre les 147 pays durent depuis une semaine. La pression est forte sur la délégation canadienne. Il y a un article meurtrier dans la version du texte proposé – l’article 34, je crois – qui est dévastateur pour la gestion de l’offre. Un autre, tout aussi assassin, exige le démantèlement de la Commission canadienne du blé. Ça va mal. Les yeux cernés de nos négociateurs témoignent de la gravité de la situation.

La quinzaine d’organisations agricoles canadiennes qui sont sur place – la Fédération canadienne, l’UPA, les fédérations spécialisées – multiplient les rencontres et les mises en garde. Fait inusité, Françoise Gauthier – oui, oui, la ministre de l’Agriculture du Québec – est aussi à Genève avec son directeur de cabinet et le nouveau sous-ministre en titre, Michel St-Pierre. Dans les rencontres privées avec les mi-nistres canadiens et les négociateurs, elle réitère la position ferme du Québec.

Pendant ce temps, au Canada, les provinces se mobilisent (en plein mois de juillet, il faut le faire!). Une conférence des ministres du Commerce et de l’Agriculture est organisée. Toutes les provinces – sauf peut-être l’Alberta, toujours un peu rétive – se portent vigoureusement à la défense de la gestion de l’offre. Une rare unanimité qui ajoute du poids sur les épaules déjà voûtées des négociateurs canadiens.

Au Québec, pendant ce temps, la coalition et l’UPA multiplient les conférences de presse pour alerter l’opinion publique. Laurent Pellerin, dans une sorte d’assurance hautaine dont lui seul a le secret, rassure ses membres tout en avertissant le gouvernement que cela ne peut se faire. Pierre-Marc Johnson, le considérable porte-parole de la Coalition, prend position publiquement. Le GO5, qui a orchestré une brillante campagne de relations publiques tout au long de l’année, ressort ses caisses de pétitions et d’engagements
solennels.

À la demande de Madame Gauthier – encore elle – Jean Charest intervient (on ne lui connaissait pas d’affinités agricoles celui-là, il faut vraiment que la situation soit critique). Ce dernier appelle donc Paul Martin à Ottawa. Je n’ai pas les enregistrements de la conversation, mais ça devait ressembler à quelque chose comme ça : « Écoute Paul, le Canada ne peut accepter ce texte, fais q’que chose, bonté divine. »

Le reste est de l’histoire. Lorsque la version finale de l’entente est diffusée aux petites heures du matin, après une nuit d’intenses négociations, l’article 34 a disparu. La gestion de l’offre est sauve. Le Canada a bien joué ses cartes. La Commission canadienne du blé, toutefois, n’aura pas cette chance : elle sait déjà qu’elle devra se saborder à plus ou moins brève échéance.

Vous savez quoi? Les prochaines négociations seront longues et ardues. Trois ans, au mieux. Il est même possible d’imaginer que la gestion de l’offre survive à la prochaine ronde. Mais parce qu’elle sortira plus fragile et moins généreuse de cet exercice, je ne vous conseille pas de vous darder joyeusement dans l’achat spéculatif de quotas. Car rien n’est réglé, le cheval de Troie est encore dans nos murs…
 

Claude Lafleur, agr.
Chef de la direction
La Coop fédérée
Courriel : claude.lafleur@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 383-7027
 



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