Le composteur de la discorde
octobre 2004
À Laval, la deuxième plus grande ville du Québec, il existe encore, chose surprenante, quelque 250 producteurs agricoles disséminés sur le territoire. Ce sont des maraîchers et des horticulteurs pour la plupart, avec quelques exceptions en productions animales, dont la ferme d’Alain et de Lyne Forget.

Ces derniers exploitent à Saint-François de Laval une ferme laitière de 80 têtes, dont 45 en lactation. Entouré de 30 000 voisins (!), sous la pression réglementaire, et désireux de mieux protéger l’environnement, ils ont décidé d’installer un composteur de lisier sur leur ferme. Un effort financier considérable – 200 000 $ – pour traiter totalement tout le fumier de la ferme et produire un compost apprécié des jardiniers professionnels pour sa teneur en matière organique (51 %) et sa valeur fertilisante (4-4-7).

Alors la madame – voisine de son métier – devrait être heureuse de cette initiative, n’est-ce pas? Bien non, figurez-vous. Le composteur, parfait sur le plan environnemental, dégage des odeurs. Pour assurer son bon fonctionnement, en effet, la copieuse matière des vaches mélangée à du bran de scie doit être manipulée deux fois par mois, ce qui dégage occasionnellement des odeurs plus fortes, très supportables en milieu agricole, mais désagréables pour le nez de certains citadins sensibles.

Ce qui devait arriver, arriva. Depuis le démarrage de la machine à composter, il y a quatre ans, la famille vit un véritable cauchemar. Un million de rumeurs courent sur leur compte. Avec cette machine diabolique, murmure-t-on dans le village, ils vont finir par importer les lisiers de toute la région, la nappe phréatique sera contaminée, les femmes enceintes verront augmenter les probabilités d’avortement. Outre ces rumeurs toutes aussi farfelues que fausses, les plaintes (anonymes) aux ministères de l’Environnement et de la Santé et Services sociaux se sont multipliées.

C’est beaucoup d’hypocrisie à la fin.

Car derrière tous ces beaux motifs, il y en a d’autres aussi, moins nobles, dont on ne parle jamais : des voisins qui détiennent des terrains zonés blancs autour de la ferme et qui voudraient bien que la famille cesse ses opérations. Imaginez la valeur de ces lots, proches d’une zone verte et bucolique, à 15 minutes de Montréal, si la famille Forget déclarait forfait!

Dans ce monde de l’anonymat et des coups bas, le harcèlement psychologique constitue une arme terrifiante et redoutable. Résultats : la conjointe qui ne demande rien d’autre que d’avoir la paix encaisse le coup très durement, le producteur orgueilleux et fier rumine sa colère à longueur de journée, et les enfants, inquiets, trouvent que le noble métier d’agriculteur a perdu bien du panache.

Et il y a aussi les effets collatéraux. Non seulement pour les deux autres frères établis sur une ferme laitière pas trop loin sur le même rang, mais aussi pour le patriarche de la famille, Yvon Forget, ce considérable personnage âgé de 77 ans, bâtisseur de village, ex-président de la Caisse populaire, militant actif dans le syndicalisme agricole, qui vit par procuration ce conflit larvé. La messe du dimanche n’est plus aussi réconfortante, depuis que certains voisins le regardent de travers.

« Vous savez, m’a-t-il dit, le bonheur sur une ferme n’est pas dans les bâtiments, ni dans la hauteur des silos, il est dans la beauté des choses et dans la satisfaction d’avoir réussi le transfert d’une entreprise familiale à une 5e génération. Il est aussi dans la vie en communauté où nous sommes objet d’amour et d’attention de la part des autres. Comme il y a trois semaines, lors des journées portes ouvertes organisées par l’UPA sur notre ferme. Plus de 2 000 visiteurs. Une grande idée. Un grand succès. Ça fait du bien de se faire dire qu’on est apprécié, qu’on fait un métier utile. Mais on l’entend de moins en moins . »

On touche ici à un sujet troublant : cette peur ancestrale et profonde, commune à toutes les familles d’agriculteurs, d’être rejeté par la communauté, d’être sa risée. Permettez donc que je pose la question aux indélicats de Laval, aux moumounes, aux mécontents qui s’installent à 30 mètres d’une ferme et qui se plaignent des odeurs : qui doit payer en bout de ligne pour aseptiser l’agriculture? Les citoyens qui se rapprochent des fermes pour profiter des grands espaces? Ou les agriculteurs qui s’efforcent de gagner leur vie dignement et convenablement?
 

Claude Lafleur, agr.
Chef de la direction
La Coop fédérée
Courriel : claude.lafleur@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 383-7027
 



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