À
Laval, la deuxième
plus grande ville du Québec,
il existe encore, chose
surprenante, quelque 250
producteurs agricoles disséminés
sur le territoire. Ce sont
des maraîchers et
des horticulteurs pour la
plupart, avec quelques exceptions
en productions animales,
dont la ferme d’Alain
et de Lyne Forget.
Ces derniers exploitent
à Saint-François
de Laval une ferme laitière
de 80 têtes, dont
45 en lactation. Entouré
de 30 000 voisins (!), sous
la pression réglementaire,
et désireux de mieux
protéger l’environnement,
ils ont décidé
d’installer un composteur
de lisier sur leur ferme.
Un effort financier considérable
– 200 000 $ –
pour traiter totalement
tout le fumier de la ferme
et produire un compost apprécié
des jardiniers professionnels
pour sa teneur en matière
organique (51 %) et sa valeur
fertilisante (4-4-7).
Alors la madame –
voisine de son métier
– devrait être
heureuse de cette initiative,
n’est-ce pas? Bien
non, figurez-vous. Le composteur,
parfait sur le plan environnemental,
dégage des odeurs.
Pour assurer son bon fonctionnement,
en effet, la copieuse matière
des vaches mélangée
à du bran de scie
doit être manipulée
deux fois par mois, ce qui
dégage occasionnellement
des odeurs plus fortes,
très supportables
en milieu agricole, mais
désagréables
pour le nez de certains
citadins sensibles.
Ce qui devait arriver, arriva.
Depuis le démarrage
de la machine à composter,
il y a quatre ans, la famille
vit un véritable
cauchemar. Un million de
rumeurs courent sur leur
compte. Avec cette machine
diabolique, murmure-t-on
dans le village, ils vont
finir par importer les lisiers
de toute la région,
la nappe phréatique
sera contaminée,
les femmes enceintes verront
augmenter les probabilités
d’avortement. Outre
ces rumeurs toutes aussi
farfelues que fausses, les
plaintes (anonymes) aux
ministères de l’Environnement
et de la Santé et
Services sociaux se sont
multipliées.
C’est beaucoup d’hypocrisie
à la fin.
Car derrière tous
ces beaux motifs, il y en
a d’autres aussi,
moins nobles, dont on ne
parle jamais : des voisins
qui détiennent des
terrains zonés blancs
autour de la ferme et qui
voudraient bien que la famille
cesse ses opérations.
Imaginez la valeur de ces
lots, proches d’une
zone verte et bucolique,
à 15 minutes de Montréal,
si la famille Forget déclarait
forfait!
Dans ce monde de l’anonymat
et des coups bas, le harcèlement
psychologique constitue
une arme terrifiante et
redoutable. Résultats
: la conjointe qui ne demande
rien d’autre que d’avoir
la paix encaisse le coup
très durement, le
producteur orgueilleux et
fier rumine sa colère
à longueur de journée,
et les enfants, inquiets,
trouvent que le noble métier
d’agriculteur a perdu
bien du panache.
Et il y a aussi les effets
collatéraux. Non
seulement pour les deux
autres frères établis
sur une ferme laitière
pas trop loin sur le même
rang, mais aussi pour le
patriarche de la famille,
Yvon Forget, ce considérable
personnage âgé
de 77 ans, bâtisseur
de village, ex-président
de la Caisse populaire,
militant actif dans le syndicalisme
agricole, qui vit par procuration
ce conflit larvé.
La messe du dimanche n’est
plus aussi réconfortante,
depuis que certains voisins
le regardent de travers.
« Vous savez, m’a-t-il
dit, le bonheur sur une
ferme n’est pas dans
les bâtiments, ni
dans la hauteur des silos,
il est dans la beauté
des choses et dans la satisfaction
d’avoir réussi
le transfert d’une
entreprise familiale à
une 5e génération.
Il est aussi dans la vie
en communauté où
nous sommes objet d’amour
et d’attention de
la part des autres. Comme
il y a trois semaines, lors
des journées portes
ouvertes organisées
par l’UPA sur notre
ferme. Plus de 2 000 visiteurs.
Une grande idée.
Un grand succès.
Ça fait du bien de
se faire dire qu’on
est apprécié,
qu’on fait un métier
utile. Mais on l’entend
de moins en moins . »
On touche ici à un
sujet troublant : cette
peur ancestrale et profonde,
commune à toutes
les familles d’agriculteurs,
d’être rejeté
par la communauté,
d’être sa risée.
Permettez donc que je pose
la question aux indélicats
de Laval, aux moumounes,
aux mécontents qui
s’installent à
30 mètres d’une
ferme et qui se plaignent
des odeurs : qui doit payer
en bout de ligne pour aseptiser
l’agriculture? Les
citoyens qui se rapprochent
des fermes pour profiter
des grands espaces? Ou les
agriculteurs qui s’efforcent
de gagner leur vie dignement
et convenablement?