Patrick,
le rédacteur en chef
du magazine, m’a appelé
et m’a dit : «
Pis, ta chronique, penses-tu
être capable de me
la remettre demain? »
Demain! Misère, je
viens à peine de
sortir d’une assemblée
annuelle crevante et voilà
que je dois me gratter la
tête pour pondre un
papier qui a de l’allure.
Bon, avec le peu de temps
qu’il me reste avant
l’heure de tombée,
ça exclut immédiatement
tous les sujets de controverse
qui demandent quelques vérifications.
Donc, pas question de parler
de l’Union paysanne,
ni de la valeur des quotas,
encore moins de l’abattoir
Colbex. Il y aurait peut-être
le nouveau ministre, M.
Yvon Vallières, dont
on dit beaucoup de bien
et qui ferait sûrement
un bon sujet, mais il vient
tout juste d’arriver,
le pauvre, et il n’a
pas encore reçu son
cercueil de l’UPA.
Devant tant de contraintes,
et plutôt que d’écrire
n’importe quoi, je
vais vous parler d’un
sujet dont tout le monde
parle et qui risque de faire
couler beaucoup d’encre
au cours des prochaines
années : l’énergie
éolienne.
Hydro-Québec, qui
a longtemps résisté
à cette mode verte,
vient tout juste de signer
des accords définitifs
avec deux compagnies pour
la construction de huit
parcs d’éoliennes
dans la péninsule
de Gaspé. Les deux
entreprises en question
sont la Cartier Wind Energy,
une compagnie de Calgary,
et la Northland Power, une
autre compagnie canadienne.
Pour tout vous dire, cette
signature me chagrine. D’abord,
elle confirme la stratégie
de développement
de notre grande société
d’État qui
est de faire affaire avec
des promoteurs extérieurs
plutôt qu’avec
des entrepreneurs locaux.
C’est épouvantable,
car au-delà des redevances
négociées,
les profits générés
par les turbines sortiront
de la région pour
trouver refuge dans les
bas de laine des actionnaires
urbains. Comme dans le secteur
forestier.
Cette signature confirme
aussi que les propriétaires
de lots situés dans
les corridors de vent –
des agriculteurs et des
forestiers pour la plupart
– ne seront que des
acteurs passifs de tout
ce développement.
Les municipalités,
elles non plus, n’auront
pas grand-chose à
dire. Les décisions,
pour la plupart, seront
imposées de l’extérieur.
Ce type de développement,
qui favorise la colonisation
d’une région
plutôt que la concertation,
est malsain. Attendez-vous
à du mécontentement,
Monsieur Caillé.
Les citoyens risquent de
virer leur capot de bord.
Vous allez voir : aux effets
bénéfiques
d’une énergie
renouvelable et d’une
production moindre de gaz
à effet de serre,
on opposera la laideur des
grandes éoliennes
– comparable aux affreuses
lignes à haute tension
qui défigurent des
sites remarquables au Québec
– leur bruit harassant
de ron-ron-petit-patapon,
24 heures par jour, qui
s’accentue par grand
vent, l’envahissement
des fils et des pylônes
nécessaires pour
les raccorder au réseau
principal et la dévaluation
des propriétés
qui ont le malheur d’être
à proximité.
Pourtant, il y a moyen de
faire autrement. L’exemple
du Danemark – encore
lui – est aussi révélateur
que singulier. Plus de 20
pourcent de l’énergie
consommée par les
5,3 millions de Danois ont
été produits
par les quelque 5 400 éoliennes
qui se dressent dans les
campagnes et au large du
littoral de ce petit pays.
Le plus extraordinaire,
c’est que 80% de ces
machines appartiennent à
des agriculteurs ou à
des coopératives!
En effet, ce sont les citoyens
du royaume qui, grâce
à un généreux
programme d’aides
aux investissements privés,
ont dès les années
1970 constitué le
gros des propriétaires
d’éoliennes.
Aujourd’hui, plus
de 150 000 familles danoises
sont propriétaires
ou détiennent des
parts dans ces coopératives.
Ça aide quand les
prix du porc et des céréales
sont déprimés.
Heureusement, il y a des
gens au Québec qui
se battent pour faire les
choses autrement. L’ingénieur
Louis Drainville en est
un. Il est le président
d’une petite corporation
dans le Bas-du-Fleuve qui
milite en faveur d’une
gestion intégrée
de cette nouvelle source
d’énergie.
Sa mission? Redonner le
contrôle aux régions
et favoriser la création
d’entreprises régionales
(coopératives notamment)
de production électrique
à partir du vent.
Mais les gens d’Hydro-Québec
ont la tête dure et
le portefeuille lourd. Le
combat sera difficile. Mais,
à ce qu’on
me dit, Louis, qui est le
frère de François
Drainville (président
d’Agrivert, coopérative
agricole régionale)
et donc neveu de l’illustre
Monseigneur du même
nom, a la tête aussi
dure. C’est dans la
famille, me dit-on, c’est
génétique.
Tant mieux pour nous.