Ils sont
très cartésiens,
les experts de l’Organisation
pour l’alimentation
et l’agriculture (FAO).
Pas une once d’humour
dans leur publication. Toujours
le même ton monocorde,
genre « rapport de
police ». Voyez plutôt
: « Nous serons 2
milliards d’individus
de plus sur cette planète
d’ici 30 ans, et deux
personnes sur trois vivront
en milieu urbain. Dans ce
contexte, il est impossible
de satisfaire les besoins
d’une telle population
sans une agriculture moderne
et efficace; l’agriculture
biologique ne semble pas
une alternative viable.
»
C’est ça, Lafleur,
publie ce qui fait ton affaire!
Une bonne façon de
ne pas dénoncer l’industrialisation
de l’agriculture et
ta grosse coopérative.
Et l’environnement
dans tout ça, hein?
La destruction du tissu
social des campagnes? La
diminution dramatique du
nombre de producteurs? La
perte de biodiversité?
J’allais justement
vous en parler. Il y a des
études, tout aussi
crédibles, faites
par des biologistes réputés,
comme Claude Villeneuve,
de l’Université
du Québec à
Chicoutimi, qui parlent
de l’absolue nécessité
d’intégrer,
dans l’activité
agricole, des pratiques
et des modes de gestion
qui en diminuent les impacts
sur l’environnement
et sur les sociétés
rurales. Je le cite : «
On est trop de monde à
table pour revenir à
une agriculture biologique
générale ou
à une agriculture
de subsistance. Le retour
à la terre, à
six milliards de personnes,
c’est pas possible.
»
« En même temps,
ajoute le professeur, on
assiste à des problèmes
comme le réchauffement
climatique, la réduction
de la biodiversité,
une crise généralisée
de l’eau, la contamination
de la chaîne alimentaire
(…). Et ces menaces,
elles s’accentuent
à mesure que croît
la population mondiale.
»
Pour nourrir tout ce beau
monde et préserver
les écosystèmes,
il va donc falloir adopter
des technologies plus vertes,
pratiquer une agriculture
plus durable, encourager
la relève pour assurer
l’occupation du territoire.
Mais tout cela coûte
de l’argent, et avec
les prix actuels du marché,
la majorité des agriculteurs
n’ont tout simplement
pas la motivation (ou le
temps) de faire cette nécessaire
transition.
Il est remarquable que le
discours à la mode
dans la société,
particulièrement
dans la nôtre, célèbre
l’agriculture de proximité,
les paniers équitables,
les fromages fins et la
bouffe paysanne. Une bouffe
de plus en plus accessible,
certes, mais qui coûte
cher et que les consommateurs
– imbibée de
la culture Wal-Mart –
n’achète qu’en
très petite quantité.
À peine 2 % du marché.
La recherche du prix le
plus bas est devenue une
pratique courante, voire
systématique, au
sein d’une majorité
de consommateurs. Même
en Europe. L’alimentation
n’est plus une priorité.
Les loisirs et la culture
ont pris le pas sur la bouffe.
On veut payer le moins cher
possible, pour se payer
autre chose.
D’où le succès
phénoménal
et planétaire de
Wal-Mart. Cette entreprise
en croissance rapide, la
plus grosse au monde, achète
partout sur la planète
– au Brésil,
en Californie, en Nouvelle-Zélande,
en Israël – au
meilleur prix possible.
Son pouvoir de dicter ses
conditions, d’introduire
des marques privées,
de réduire les marges
des transformateurs et des
producteurs agricoles est
immense.
Les citoyens engagés,
militants de l’année,
ont beau protester, proposer
le boycott, dénoncer
les politiques d’achat
et les pratiques anti-syndicales
de l’entreprise, les
stationnements de ces magasins,
à l’architecture
déprimante, débordent,
le vendredi soir, de joyeux
totons disposés à
acheter les dernières
promotions.
Dans ce déprimant
constat – le blues
du printemps, sans doute
– on touche à
un sujet troublant, celui
de l’avenir de notre
agriculture. Le modèle
Wal-Mart n’a pas d’avenir
pour nous; il y aura toujours
quelqu’un, quelque
part, sur la planète,
qui produira à moindre
coût. Le modèle
paysan ne tient pas plus
la route, car au-delà
d’un certain volume,
en devenant plus «
productif » et plus
efficace, il perdrait son
identité et sa prime
à la production.
Alors? Alors, la solution
se trouve entre les deux
modèles, au sein
d’une agriculture
qui fait un pied de nez
aux lois implacables du
marché, en renforçant
sa gestion de l’offre
ou en augmentant son rapport
de force par la contractualisation,
et en s’attachant
à ses grandes organisations
collectives.
L’avenir nous donnera
raison, vous verrez. J’y
reviendrai dans mes prochaines
chroniques.