Blues du printemps
avril 2005
Ils sont très cartésiens, les experts de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Pas une once d’humour dans leur publication. Toujours le même ton monocorde, genre « rapport de police ». Voyez plutôt : « Nous serons 2 milliards d’individus de plus sur cette planète d’ici 30 ans, et deux personnes sur trois vivront en milieu urbain. Dans ce contexte, il est impossible de satisfaire les besoins d’une telle population sans une agriculture moderne et efficace; l’agriculture biologique ne semble pas une alternative viable. »

C’est ça, Lafleur, publie ce qui fait ton affaire! Une bonne façon de ne pas dénoncer l’industrialisation de l’agriculture et ta grosse coopérative. Et l’environnement dans tout ça, hein? La destruction du tissu social des campagnes? La diminution dramatique du nombre de producteurs? La perte de biodiversité?

J’allais justement vous en parler. Il y a des études, tout aussi crédibles, faites par des biologistes réputés, comme Claude Villeneuve, de l’Université du Québec à Chicoutimi, qui parlent de l’absolue nécessité d’intégrer, dans l’activité agricole, des pratiques et des modes de gestion qui en diminuent les impacts sur l’environnement et sur les sociétés rurales. Je le cite : « On est trop de monde à table pour revenir à une agriculture biologique générale ou à une agriculture de subsistance. Le retour à la terre, à six milliards de personnes, c’est pas possible. »

« En même temps, ajoute le professeur, on assiste à des problèmes comme le réchauffement climatique, la réduction de la biodiversité, une crise généralisée de l’eau, la contamination de la chaîne alimentaire (…). Et ces menaces, elles s’accentuent à mesure que croît la population mondiale. »

Pour nourrir tout ce beau monde et préserver les écosystèmes, il va donc falloir adopter des technologies plus vertes, pratiquer une agriculture plus durable, encourager la relève pour assurer l’occupation du territoire. Mais tout cela coûte de l’argent, et avec les prix actuels du marché, la majorité des agriculteurs n’ont tout simplement pas la motivation (ou le temps) de faire cette nécessaire transition.

Il est remarquable que le discours à la mode dans la société, particulièrement dans la nôtre, célèbre l’agriculture de proximité, les paniers équitables, les fromages fins et la bouffe paysanne. Une bouffe de plus en plus accessible, certes, mais qui coûte cher et que les consommateurs – imbibée de la culture Wal-Mart – n’achète qu’en très petite quantité. À peine 2 % du marché.

La recherche du prix le plus bas est devenue une pratique courante, voire systématique, au sein d’une majorité de consommateurs. Même en Europe. L’alimentation n’est plus une priorité. Les loisirs et la culture ont pris le pas sur la bouffe. On veut payer le moins cher possible, pour se payer autre chose.

D’où le succès phénoménal et planétaire de Wal-Mart. Cette entreprise en croissance rapide, la plus grosse au monde, achète partout sur la planète – au Brésil, en Californie, en Nouvelle-Zélande, en Israël – au meilleur prix possible. Son pouvoir de dicter ses conditions, d’introduire des marques privées, de réduire les marges des transformateurs et des producteurs agricoles est immense.

Les citoyens engagés, militants de l’année, ont beau protester, proposer le boycott, dénoncer les politiques d’achat et les pratiques anti-syndicales de l’entreprise, les stationnements de ces magasins, à l’architecture déprimante, débordent, le vendredi soir, de joyeux totons disposés à acheter les dernières promotions.

Dans ce déprimant constat – le blues du printemps, sans doute – on touche à un sujet troublant, celui de l’avenir de notre agriculture. Le modèle Wal-Mart n’a pas d’avenir pour nous; il y aura toujours quelqu’un, quelque part, sur la planète, qui produira à moindre coût. Le modèle paysan ne tient pas plus la route, car au-delà d’un certain volume, en devenant plus « productif » et plus efficace, il perdrait son identité et sa prime à la production.

Alors? Alors, la solution se trouve entre les deux modèles, au sein d’une agriculture qui fait un pied de nez aux lois implacables du marché, en renforçant sa gestion de l’offre ou en augmentant son rapport de force par la contractualisation, et en s’attachant à ses grandes organisations collectives.

L’avenir nous donnera raison, vous verrez. J’y reviendrai dans mes prochaines chroniques.
 

Claude Lafleur, agr.
Chef de la direction
La Coop fédérée
Courriel : claude.lafleur@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 383-7027
 



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