Le hasard
a de l’à-propos,
des fois. Je suis allé
en Suisse tout récemment
et devinez quoi? J’ai
rencontré des gens
qui ont de la famille chez
nous : une Binggeli avec
qui nous avons parlé
de sirop d’érable
dans un petit marché
de Berne, des Pittet aperçus
dans une commune pas très
loin de Gruyère,
des Ravary aussi, dont l’un
des fils, Dominique, bien
connu au Québec,
est président de
la Fédération
suisse d’élevage
Holstein. Et dans la conversation,
après un repas bien
arrosé, toujours
cette nostalgie des fils
du pays qui ont quitté
le village pour trouver
fortune au Canada…
Pourquoi la Suisse, hein?
Parce que j’étais
sur place, à Genève,
dans le cadre d’un
séminaire public
de l’OMC portant sur
la gestion de l’offre.
Alors, tant qu’à
y être… J’avais
le goût de rencontrer
les paysans suisses et discuter
avec eux de leur fameux
modèle de production
agricole, très singulier.
La Suisse, c’est une
carte postale en temps réel,
où se côtoient
paysages bucoliques et montagnes
fabuleuses. Dans ce décor
de contes de fées,
l’agriculture y tient
un rôle majeur. La
Suisse, en effet, compte
sur ses 65 000 paysans non
seulement pour assurer une
certaine autosuffisance
alimentaire (60 %), mais
aussi pour entretenir ses
paysages, occuper son territoire
et exploiter « durablement
» ses ressources naturelles.
Mais tout n’est pas
rose au royaume de Heidi.
Depuis quelques années,
en effet, c’est la
crise au sein de la classe
agricole. Les normes impossibles
et les cahiers de charges
douteux se multiplient.
Au seul chapitre du bien-être
animal, il y a des obligations
qui vous feraient hurler.
Et encore, pour ménager
vos susceptibilités,
je ne vous parle pas des
normes environnementales,
ni des restrictions patrimoniales,
parmi les plus lourdes au
monde.
Autre chose aussi. Les revenus,
comme chez nous, ont fortement
baissé. Dans le lait
par exemple, depuis 10 ans,
les prix ont chuté
de 25 %. Ils n’obtiennent
plus que 70 dollars l’hectolitre!
Les mêmes constatations
s’imposent pour toutes
les autres productions.
Peu endettées mais
fortement handicapées
par des coûts de production
très élevés
– les plus hauts d’Europe
en fait – la majorité
des exploitations agricoles
suisses affichent une rentabilité
négative. Beaucoup
de petites fermes sont menacées
à court terme.
Pour compenser la baisse
de prix, et soutenir son
modèle agricole,
unique au monde, le gouvernement
fédéral, les
cantons et les communes
investiront plus de 4,5
milliards de $ dans le secteur
agricole en 2004. C’est
énorme! En transferts
directs, c’est trois
fois plus important que
chez nous!
Malgré cet effort
massif, la Suisse a perdu
25 000 exploitations depuis
12 ans. Toute proportion
gardée, c’est
un taux de disparition plus
élevé qu’au
Québec! Et ce n’est
pas fini. Les ententes qui
sont en train d’être
négociées
à l’OMC risquent
de bousculer davantage leur
mode de vie millénaire.
Déjà, il est
prévu que les quotas
laitiers seront abolis en
2009. Cela me fait prier
pour eux.
Pour tout vous dire, les
paysans suisses en ont ras
le bol de la carte postale.
Écrasés sous
le poids de la tradition,
les vieux bâtiments,
souvent classés,
donc intouchables, sont
inadaptés pour une
production agricole moderne.
Les nouvelles granges, lorsque
la construction est permise,
sont construites comme des
cathédrales avec
des poutres de bois capables
de supporter un viaduc.
Même les tuiles et
la couleur des toits sont
normées. Pire encore,
les lois de l’impôt
sont ainsi faites que de
nombreuses familles sont
obligées de poursuivre
l’activité
agricole, bien que leur
situation économique
soit intenable. La vente
de la ferme serait trop
désavantageuse.
Faut-il s’étonner,
dans ces conditions étouffantes,
que certains rêvent
encore de partir? Le Canada
et le Québec les
attirent encore, mais ils
ont une peur bleue de la
valeur des quotas, qu’ils
trouvent démesurée.
Alors ils pensent à
d’autres horizons,
comme la Nouvelle-Zélande
ou le Brésil, par
exemple.
Cela dit, ceux qui restent
devront trouver des solutions.
La baisse des coûts
de production est incontournable.
C’est la nouvelle
obsession en Suisse. Attendez-vous
donc à des regroupements
de petites parcelles, des
assouplissements concernant
les matériaux utilisés,
la protection des sites
et l’utilisation des
bâtiments agricoles.
À une augmentation
progressive, aussi, de la
taille des fermes, laquelle
est inévitable.
Voilà pour le modèle
suisse. Le mois prochain,
je vous parlerai du modèle
américain qui, comme
vous le savez, est très
différent du modèle
suisse! En attendant, je
vous souhaite un bon printemps
et bien du bonheur pour
les mois qui viennent.