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Des cartes postales, de Suisse
mai-juin 2005
Le hasard a de l’à-propos, des fois. Je suis allé en Suisse tout récemment et devinez quoi? J’ai rencontré des gens qui ont de la famille chez nous : une Binggeli avec qui nous avons parlé de sirop d’érable dans un petit marché de Berne, des Pittet aperçus dans une commune pas très loin de Gruyère, des Ravary aussi, dont l’un des fils, Dominique, bien connu au Québec, est président de la Fédération suisse d’élevage Holstein. Et dans la conversation, après un repas bien arrosé, toujours cette nostalgie des fils du pays qui ont quitté le village pour trouver fortune au Canada…

Pourquoi la Suisse, hein? Parce que j’étais sur place, à Genève, dans le cadre d’un séminaire public de l’OMC portant sur la gestion de l’offre. Alors, tant qu’à y être… J’avais le goût de rencontrer les paysans suisses et discuter avec eux de leur fameux modèle de production agricole, très singulier.

La Suisse, c’est une carte postale en temps réel, où se côtoient paysages bucoliques et montagnes fabuleuses. Dans ce décor de contes de fées, l’agriculture y tient un rôle majeur. La Suisse, en effet, compte sur ses 65 000 paysans non seulement pour assurer une certaine autosuffisance alimentaire (60 %), mais aussi pour entretenir ses paysages, occuper son territoire et exploiter « durablement » ses ressources naturelles.

Mais tout n’est pas rose au royaume de Heidi. Depuis quelques années, en effet, c’est la crise au sein de la classe agricole. Les normes impossibles et les cahiers de charges douteux se multiplient. Au seul chapitre du bien-être animal, il y a des obligations qui vous feraient hurler. Et encore, pour ménager vos susceptibilités, je ne vous parle pas des normes environnementales, ni des restrictions patrimoniales, parmi les plus lourdes au monde.

Autre chose aussi. Les revenus, comme chez nous, ont fortement baissé. Dans le lait par exemple, depuis 10 ans, les prix ont chuté de 25 %. Ils n’obtiennent plus que 70 dollars l’hectolitre! Les mêmes constatations s’imposent pour toutes les autres productions. Peu endettées mais fortement handicapées par des coûts de production très élevés – les plus hauts d’Europe en fait – la majorité des exploitations agricoles suisses affichent une rentabilité négative. Beaucoup de petites fermes sont menacées à court terme.

Pour compenser la baisse de prix, et soutenir son modèle agricole, unique au monde, le gouvernement fédéral, les cantons et les communes investiront plus de 4,5 milliards de $ dans le secteur agricole en 2004. C’est énorme! En transferts directs, c’est trois fois plus important que chez nous!

Malgré cet effort massif, la Suisse a perdu 25 000 exploitations depuis 12 ans. Toute proportion gardée, c’est un taux de disparition plus élevé qu’au Québec! Et ce n’est pas fini. Les ententes qui sont en train d’être négociées à l’OMC risquent de bousculer davantage leur mode de vie millénaire. Déjà, il est prévu que les quotas laitiers seront abolis en 2009. Cela me fait prier pour eux.

Pour tout vous dire, les paysans suisses en ont ras le bol de la carte postale. Écrasés sous le poids de la tradition, les vieux bâtiments, souvent classés, donc intouchables, sont inadaptés pour une production agricole moderne. Les nouvelles granges, lorsque la construction est permise, sont construites comme des cathédrales avec des poutres de bois capables de supporter un viaduc. Même les tuiles et la couleur des toits sont normées. Pire encore, les lois de l’impôt sont ainsi faites que de nombreuses familles sont obligées de poursuivre l’activité agricole, bien que leur situation économique soit intenable. La vente de la ferme serait trop désavantageuse.

Faut-il s’étonner, dans ces conditions étouffantes, que certains rêvent encore de partir? Le Canada et le Québec les attirent encore, mais ils ont une peur bleue de la valeur des quotas, qu’ils trouvent démesurée. Alors ils pensent à d’autres horizons, comme la Nouvelle-Zélande ou le Brésil, par exemple.

Cela dit, ceux qui restent devront trouver des solutions. La baisse des coûts de production est incontournable. C’est la nouvelle obsession en Suisse. Attendez-vous donc à des regroupements de petites parcelles, des assouplissements concernant les matériaux utilisés, la protection des sites et l’utilisation des bâtiments agricoles. À une augmentation progressive, aussi, de la taille des fermes, laquelle est inévitable.

Voilà pour le modèle suisse. Le mois prochain, je vous parlerai du modèle américain qui, comme vous le savez, est très différent du modèle suisse! En attendant, je vous souhaite un bon printemps et bien du bonheur pour les mois qui viennent.
 

Claude Lafleur, agr.
Chef de la direction
La Coop fédérée
Courriel : claude.lafleur@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 383-7027
 



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