C’est
la mode de se faire peur
avec l’immense potentiel
agricole du Brésil
: ils ont des millions d’hectares
de terres fertiles encore
inexploitées, un
climat idéal, trois
récoltes par année,
des ouvriers agricoles qui
coûtent à peine
plus cher que le papier
sur lequel on imprime leur
chèque de paie. C’est
vrai, tout ça. Mais,
ils ont aussi de gros problèmes,
notamment d’infrastructures
et de contrôle sanitaire,
ce qui les empêchera
sans doute d’exploiter
pleinement ce potentiel
avant de nombreuses années.
En fait (et curieusement),
de tous les pays qui peuvent
nous faire mal, il y en
a un dont on parle rarement
mais qui, tranquillement,
est en train de conquérir
le monde. Qui ça?
Ben voyons, les États-Unis
d’Amérique,
bien sûr!
Les Américains ont
bonne mine avec leurs grosses
compagnies multinationales.
Un cas, Smithfield, sur
lequel j’ai déjà
rédigé une
chronique. Cette société,
qui connaît une croissance
fulgurante, possède
en propre un élevage
de 900 000 truies et des
usines dont la capacité
d’abattage frise les
27 millions de porcs annuellement.
C’est déjà
plus que la capacité
totale de toutes les usines
de notre plus-beau-pays,
le Canada! Et ce n’est
pas tout. Elle vient tout
juste de mettre la main
sur Swift & Co., le
troisième plus grand
groupe aux États-Unis,
avec l’intention d’ajouter
11 millions (!) de porcs
de plus à ce bilan
déjà gonflé.
J’ai le tournis, rien
qu’à vous en
parler.
Grâce à un
dollar affaibli qui lui
donne des ailes, Smithfield
exporte partout et de plus
en plus : Japon, Mexique,
Canada. La compagnie s’est
installée en Espagne,
en France, en Angleterre,
en Chine, au Brésil.
Elle a des projets de construire
des sites de 200 000 truies
en Hongrie et de 100 000
en Pologne.
Smithfield est à
l’image de l’Amérique
agricole. Les statistiques
indiquent qu’avec
à peine 6 ou 7 %
de leurs 2,1 millions de
fermes, les Américains
font 85 % de leur production.
Et cette concentration,
loin de s’affaiblir,
continue sa marche inexorable.
Au Minnesota, par exemple,
où 95 % des 8000
fermes laitières
sont encore de « dimension
humaine », il n’y
a plus de nouvelles vacheries
qui se construisent à
moins de 1200 vaches, clé
en main! C’est, paraît-il,
la taille idéale,
compte tenu de la capacité
de gestion et de la technologie
actuelle. Ces nouvelles
fermes, toutes récentes,
sont déjà
responsables de 35 % de
toute la production laitière
au Minnesota!
Les Américains, y
compris les politiciens,
aiment bien leurs petites
fermes. Mais cela relève
plus du rêve américain
et du bonheur d’occasion
que de la conquête
des marchés.
Cela dit, les Américains
ne sont pas invincibles.
Il est vrai que Smithfield
fait peur, mais l’efficacité
de ses fermes, par exemple,
est moindre que la nôtre.
En outre, elle a cette fâcheuse
habitude de vouloir imposer
un produit uniforme et fade
– comme McDonald –
plutôt que de répondre
à la demande fine
des consommateurs, ce que
les européens réussissent
admirablement et que nous
faisons de mieux en mieux
avec notre idée de
contractualisation et de
Porc certifié coop.
Ce qui confère un
avantage stratégique
à Smithfield et ses
associés, c’est
une somme de détails
dans l’ensemble de
la filière qu’ils
maîtrisent mieux que
nous : moins de frais de
transaction, moins d’intermédiaires,
moins de frais fixes. Pour
eux, le tout est plus important
que la somme des parties.
Mais ce n’est pas
insurmontable.
Du plus loin que je me rappelle,
dans ma famille, on admirait
la formidable capacité
des producteurs agricoles
américains. On disait
qu’ils avaient de
gros tracteurs. Mais on
a toujours vécu à
côté du géant,
et on a tiré notre
épingle du jeu en
s’organisant mieux,
en les imitant parfois,
mais jamais en les attaquant
de front.
Dans les prochaines années,
c’est une guerre de
filière qui s’annonce,
pas une bataille de coûts
de production à la
ferme. Et il n’y a
pas de modèle unique
et universel. Les exemples
québécois,
danois et même français
nous montrent qu’un
réseau de petits
entrepreneurs familiaux
bien organisés, cohérents
et motivés, contrôlant
bien les coûts de
sa filière, peut
avoir autant de succès
que de grosses multinationales
à la bedaine retombante.