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L’Empire contre-attaque
juillet-août 2005
C’est la mode de se faire peur avec l’immense potentiel agricole du Brésil : ils ont des millions d’hectares de terres fertiles encore inexploitées, un climat idéal, trois récoltes par année, des ouvriers agricoles qui coûtent à peine plus cher que le papier sur lequel on imprime leur chèque de paie. C’est vrai, tout ça. Mais, ils ont aussi de gros problèmes, notamment d’infrastructures et de contrôle sanitaire, ce qui les empêchera sans doute d’exploiter pleinement ce potentiel avant de nombreuses années.

En fait (et curieusement), de tous les pays qui peuvent nous faire mal, il y en a un dont on parle rarement mais qui, tranquillement, est en train de conquérir le monde. Qui ça? Ben voyons, les États-Unis d’Amérique, bien sûr!

Les Américains ont bonne mine avec leurs grosses compagnies multinationales. Un cas, Smithfield, sur lequel j’ai déjà rédigé une chronique. Cette société, qui connaît une croissance fulgurante, possède en propre un élevage de 900 000 truies et des usines dont la capacité d’abattage frise les 27 millions de porcs annuellement. C’est déjà plus que la capacité totale de toutes les usines de notre plus-beau-pays, le Canada! Et ce n’est pas tout. Elle vient tout juste de mettre la main sur Swift & Co., le troisième plus grand groupe aux États-Unis, avec l’intention d’ajouter 11 millions (!) de porcs de plus à ce bilan déjà gonflé. J’ai le tournis, rien qu’à vous en parler.

Grâce à un dollar affaibli qui lui donne des ailes, Smithfield exporte partout et de plus en plus : Japon, Mexique, Canada. La compagnie s’est installée en Espagne, en France, en Angleterre, en Chine, au Brésil. Elle a des projets de construire des sites de 200 000 truies en Hongrie et de 100 000 en Pologne.

Smithfield est à l’image de l’Amérique agricole. Les statistiques indiquent qu’avec à peine 6 ou 7 % de leurs 2,1 millions de fermes, les Américains font 85 % de leur production. Et cette concentration, loin de s’affaiblir, continue sa marche inexorable. Au Minnesota, par exemple, où 95 % des 8000 fermes laitières sont encore de « dimension humaine », il n’y a plus de nouvelles vacheries qui se construisent à moins de 1200 vaches, clé en main! C’est, paraît-il, la taille idéale, compte tenu de la capacité de gestion et de la technologie actuelle. Ces nouvelles fermes, toutes récentes, sont déjà responsables de 35 % de toute la production laitière au Minnesota!

Les Américains, y compris les politiciens, aiment bien leurs petites fermes. Mais cela relève plus du rêve américain et du bonheur d’occasion que de la conquête des marchés.

Cela dit, les Américains ne sont pas invincibles. Il est vrai que Smithfield fait peur, mais l’efficacité de ses fermes, par exemple, est moindre que la nôtre. En outre, elle a cette fâcheuse habitude de vouloir imposer un produit uniforme et fade – comme McDonald – plutôt que de répondre à la demande fine des consommateurs, ce que les européens réussissent admirablement et que nous faisons de mieux en mieux avec notre idée de contractualisation et de Porc certifié coop.

Ce qui confère un avantage stratégique à Smithfield et ses associés, c’est une somme de détails dans l’ensemble de la filière qu’ils maîtrisent mieux que nous : moins de frais de transaction, moins d’intermédiaires, moins de frais fixes. Pour eux, le tout est plus important que la somme des parties. Mais ce n’est pas insurmontable.

Du plus loin que je me rappelle, dans ma famille, on admirait la formidable capacité des producteurs agricoles américains. On disait qu’ils avaient de gros tracteurs. Mais on a toujours vécu à côté du géant, et on a tiré notre épingle du jeu en s’organisant mieux, en les imitant parfois, mais jamais en les attaquant de front.

Dans les prochaines années, c’est une guerre de filière qui s’annonce, pas une bataille de coûts de production à la ferme. Et il n’y a pas de modèle unique et universel. Les exemples québécois, danois et même français nous montrent qu’un réseau de petits entrepreneurs familiaux bien organisés, cohérents et motivés, contrôlant bien les coûts de sa filière, peut avoir autant de succès que de grosses multinationales à la bedaine retombante.
 

Claude Lafleur, agr.
Chef de la direction
La Coop fédérée
Courriel : claude.lafleur@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 383-7027
 



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