C'est
pas pour m’excuser,
mais je deviens franchement
pleurnichard quand je circule
sur les routes de campagne,
l’automne, à
la brunante, et que j’aperçois
vos lumières de batteuses
au loin, ou vos étables
bien éclairées,
le long des rangs. Je ressens
toujours beaucoup de fierté
et d’émotion
à observer la beauté
du pays, à imaginer
la félicité
de ses habitants et à
apprécier la sérénité
du moment.
Dans ces moments-là,
j’entreprends avec
vous un discours intérieur.
Nous sommes là, vous
et moi, comme de la vieille
parenté, à
chercher du sens et à
se parler de tout et de
rien : de la prochaine récolte
qui s’affiche moyenne,
de l’endettement qui
pèse lourd, des négociations
de l’OMC à
Hong Kong, où va
se décider le sort
de notre agriculture, des
voisins qui pensent à
vendre leur quota, de cette
autre énervée
dans le Haut-Richelieu qui
terrorise les producteurs
de porc, d’André
Boisclair, ce jeune politicien
un peu fendant, prochain
chef du Parti Québécois,
qui n’entend rien
à l’agriculture
mais qui la trouve bien
commode dans son rôle
de repoussoir.
Je l’ai repris, ce
discours intérieur,
avec vous, quand j’ai
lu le dernier livre d’André
Beaudoin, La grosse ferme
d’à coté.
Cette fois-ci, c’est
vous qui me parliez : de
vos misères, bien
sûr, mais aussi de
la splendeur de votre métier.
Il ne gagnera pas de prix
littéraire, ce livre-là,
car ce n’est pas un
roman d’action –
aucune vache n’y est
tirée à bout
portant – ni un conte
pour tous – il n’y
a pas de Virginie qui trompe
son mari avec un autre.
C’est plutôt
un beau récit et
une série de tableaux
sur la vie quotidienne d’une
famille d’agriculteurs.
En le lisant, vous penserez
souvent à la solitude
et à la santé
des territoires et, immobile
à votre fenêtre,
vous vous demanderez…
À tout hasard, je
vous en cite un extrait
:
Martin [le père]
s’était mis
en tête de faire son
ensilage en deux jours seulement.
Avec l’équipement
dont il disposait, il faudrait
donc faire trois journées
de travail en deux. Il demanda
à Alexandre [son
jeune fils] de l’aider,
un soir après l’école.
La journée avait
été longue.
Il était temps de
rentrer. Les deux tracteurs
firent demi-tour en faisant
une grande boucle au bout
du champ. De face, on aurait
dit quatre pupilles de lumière
dans un manteau de noirceur
couvrant chaleureusement
cette parcelle d’existence.
À l’intérieur
des cabines, il y avait
ce soir-là deux êtres
illuminés par un
nouvel éclairage,
heureux de se retrouver
ensemble, à cet instant
précis. Martin était
profondément bouleversé
par le sentiment qui l’habitait…
Arrivés dans la cour,
les lumières s’éteignirent.
D’abord celles des
tracteurs, puis celles de
la maison et, pour finir,
celles du père et
du fils, aussi...
Ce texte prétend
au sublime tant il exprime
cette fierté universelle
de voir un fils, une fille,
s’intéresser
à l’exploitation
familiale. Il est aussi
lourd de sens, parce qu’il
pourrait aussi bien décrire
la fin d’une journée
ordinaire que la fin d’une
époque…
Pour des raisons professionnelles,
je devrai m’absenter
de cette chronique pour
quelques mois. J’y
reviendrai sans doute au
début de l’été
prochain, le temps de finir
mes « labours »
et mes « semences
». Pendant ce temps,
d’autres, plus jeunes,
plus fous, prendront la
relève pour faire
avec vous un Tour d’horizon!