Aider l’Afrique sans nuire au Québec
janvier 2006
L’agriculture représente de loin le chapitre le plus complexe de la science économique. Cela était déjà vrai avant même l’ère de libéralisation des échanges et les nouveaux défis écologiques. Il n’est donc pas surprenant que toutes les politiques agricoles nationales ou internationales reflètent le même degré de difficulté dans leur conception et leur application. L’OMC ne peut donc pas discuter d’agriculture comme elle parle du secteur aérospatial ou d’automobiles, la complexité des discussions de Hong Kong l’a bien démontré.

Pourquoi en est-il ainsi? D’abord, parce que l’agriculture est conditionnée par deux variables incontournables : la température et le climat. La température décide si la récolte sera bonne ou mauvaise et le climat prohibe ou permet certaines productions végétales dans un pays donné. Aucune activité industrielle n’est soumise à de telles contraintes. Il faut rajouter que l’agriculture est liée intimement à l’occupation du territoire, à la ruralité et, par conséquent, au mode de vie. Enfin, comme le besoin de se nourrir est incontournable, tout ce qui le concerne peut prendre une allure dramatique, particulièrement dans certains pays où il n’est pas pleinement assuré.

Il est donc clair qu’un certain mouvement de libéralisation des échanges, souhaitable dans la plupart des secteurs, n’est pas transposable intégralement à l’agriculture. Ni le capitalisme libéral, pas plus qu’autrefois le communisme ne peuvent convenir à cet univers particulier. On ne peut donc pas laisser le destin agricole aux seules mains de l’offre et de la demande.

C’est pourquoi tous les pays, même ceux qui se proclament ultra-libéraux, sont interventionnistes en agriculture. C’est le cas des États-Unis qui le font d’une manière massive et parfois brutale. La politique agricole commune de l’Union européenne n’est pas non plus dépourvue de puissants moyens d’action comme cela se fait à divers degrés dans la plupart des économies développées.

Le cas du Québec est de ce point de vue très intéressant, car il aborde le problème d’une manière plus raffinée et plus intelligente qu’à peu près n’importe où ailleurs. En effet, nos mécanismes de gestion de l’offre constituent une recherche ingénieuse de conciliation entre la loi de l’offre et de la demande et sa modulation raisonnable pour protéger producteurs et consommateurs : nous évitons à la fois les subventions grossières et la mécanique implacable du marché pur. Quand on a créé et fait fonctionner avec autant de succès un tel système, il est normal qu’on veuille se battre pour le conserver, et ce n’est pas sur notre gestion de l’offre que l’OMC doit s’acharner, mais sur le vrai problème de l’heure : la détresse agricole des pays pauvres qui se sentent à bon droit frustrés.

En effet, ils achètent de nous depuis longtemps des produits à haute valeur ajoutée, industriels ou technologiques, mais nous fermons nos portes à leurs exportations agricoles, les seules souvent qu’ils sont capables de réaliser.

C’est même plus une question de justice et de fraternité humaine que d’économie. Mais on peut parfaitement accommoder les pays d’Afrique et quelques autres sans avoir à sacrifier sur l’autel de l’uniformité libérale ce qu’il y a de mieux dans nos politiques agricoles. À Hong Kong, le Canada, qui négociait pour nous, a pu heureusement concilier sa bonne conscience planétaire avec l’intérêt des agriculteurs du Québec en se concentrant sur les vrais problèmes. Traiter convenablement des pays beaucoup plus pauvres que nous en préconisant la fin de toute concurrence déloyale contre leurs produits les aidera et ne nous fera pas de tort. Nous pourrons continuer à gérer l’offre sans nuire à personne et comme nous ne produisons ni coton, ni arachides, ni bananes, nous pouvons fort bien aider autrement l’Afrique sans menacer l’agriculture du Québec.
 

Bernard Landry
 



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