L’agriculture
représente de loin
le chapitre le plus complexe
de la science économique.
Cela était déjà
vrai avant même l’ère
de libéralisation
des échanges et les
nouveaux défis écologiques.
Il n’est donc pas
surprenant que toutes les
politiques agricoles nationales
ou internationales reflètent
le même degré
de difficulté dans
leur conception et leur
application. L’OMC
ne peut donc pas discuter
d’agriculture comme
elle parle du secteur aérospatial
ou d’automobiles,
la complexité des
discussions de Hong Kong
l’a bien démontré.
Pourquoi en est-il ainsi?
D’abord, parce que
l’agriculture est
conditionnée par
deux variables incontournables
: la température
et le climat. La température
décide si la récolte
sera bonne ou mauvaise et
le climat prohibe ou permet
certaines productions végétales
dans un pays donné.
Aucune activité industrielle
n’est soumise à
de telles contraintes. Il
faut rajouter que l’agriculture
est liée intimement
à l’occupation
du territoire, à
la ruralité et, par
conséquent, au mode
de vie. Enfin, comme le
besoin de se nourrir est
incontournable, tout ce
qui le concerne peut prendre
une allure dramatique, particulièrement
dans certains pays où
il n’est pas pleinement
assuré.
Il est donc clair qu’un
certain mouvement de libéralisation
des échanges, souhaitable
dans la plupart des secteurs,
n’est pas transposable
intégralement à
l’agriculture. Ni
le capitalisme libéral,
pas plus qu’autrefois
le communisme ne peuvent
convenir à cet univers
particulier. On ne peut
donc pas laisser le destin
agricole aux seules mains
de l’offre et de la
demande.
C’est pourquoi tous
les pays, même ceux
qui se proclament ultra-libéraux,
sont interventionnistes
en agriculture. C’est
le cas des États-Unis
qui le font d’une
manière massive et
parfois brutale. La politique
agricole commune de l’Union
européenne n’est
pas non plus dépourvue
de puissants moyens d’action
comme cela se fait à
divers degrés dans
la plupart des économies
développées.
Le cas du Québec
est de ce point de vue très
intéressant, car
il aborde le problème
d’une manière
plus raffinée et
plus intelligente qu’à
peu près n’importe
où ailleurs. En effet,
nos mécanismes de
gestion de l’offre
constituent une recherche
ingénieuse de conciliation
entre la loi de l’offre
et de la demande et sa modulation
raisonnable pour protéger
producteurs et consommateurs
: nous évitons à
la fois les subventions
grossières et la
mécanique implacable
du marché pur. Quand
on a créé
et fait fonctionner avec
autant de succès
un tel système, il
est normal qu’on veuille
se battre pour le conserver,
et ce n’est pas sur
notre gestion de l’offre
que l’OMC doit s’acharner,
mais sur le vrai problème
de l’heure : la détresse
agricole des pays pauvres
qui se sentent à
bon droit frustrés.
En effet, ils achètent
de nous depuis longtemps
des produits à haute
valeur ajoutée, industriels
ou technologiques, mais
nous fermons nos portes
à leurs exportations
agricoles, les seules souvent
qu’ils sont capables
de réaliser.
C’est même plus
une question de justice
et de fraternité
humaine que d’économie.
Mais on peut parfaitement
accommoder les pays d’Afrique
et quelques autres sans
avoir à sacrifier
sur l’autel de l’uniformité
libérale ce qu’il
y a de mieux dans nos politiques
agricoles. À Hong
Kong, le Canada, qui négociait
pour nous, a pu heureusement
concilier sa bonne conscience
planétaire avec l’intérêt
des agriculteurs du Québec
en se concentrant sur les
vrais problèmes.
Traiter convenablement des
pays beaucoup plus pauvres
que nous en préconisant
la fin de toute concurrence
déloyale contre leurs
produits les aidera et ne
nous fera pas de tort. Nous
pourrons continuer à
gérer l’offre
sans nuire à personne
et comme nous ne produisons
ni coton, ni arachides,
ni bananes, nous pouvons
fort bien aider autrement
l’Afrique sans menacer
l’agriculture du Québec.