En prenant
le vol de Montréal
pour Vancouver, j’anticipais
déjà à
quel point celui de Vancouver-Hong
Kong allait être long
et difficile. Quinze heures,
en suspension dans les airs,
quel défi technologique.
Mais ce que j’appréhendais
le plus finalement, c’était
l’autre vol, celui
de la « OMC Airline
». Le vol de la dernière
chance, disaient les analystes.
Celui pour lequel on nous
proposait de prendre un
billet, sans possibilité
de retour, sans masque d’oxygène,
sans bouée de sauvetage
ni même de plan d’atterrissage
en cas de catastrophe. Un
vol au-dessus des nuages,
sans aucune vision possible
sur la terre, avec à
son bord, du personnel qui
tente de regarder l’agriculture
de haut. Il y avait de quoi
craindre l’attitude.
Sur place, une première
observation m’interpella.
Partout, on voit poindre
des édifices en construction.
Que des gratte-ciel. Pour
chacun, une immense grue,
installée au pied
de l’immeuble. Tout
autour, pousse jusqu’au
dernier étage, un
échafaudage fait
uniquement de bambou. Chaque
bâtisse a l’air
de s’en remettre candidement
à ce bois noble.
Cinquante, soixante, cent
étages attachés
à la modernité
par le lien de la tradition,
voilà une image qui
a de quoi surprendre.
À cette vue, je n’ai
pu m’empêcher
de penser que les Chinois
n’ont pas eu peur
d’oser leur différence.
Ils ont fait fi des normes
de construction établies
ailleurs dans le monde,
pour maintenir une façon
de faire qui a fait ses
preuves. Le bambou fait
partie de la réussite
d’une des économies
les plus vigoureuses du
monde.
C’est donc sur une
de ces pattes en bambou,
qui enjambait le trottoir,
que j’ai appuyé
la suite de ma réflexion.
Je me suis dit que notre
agriculture pouvait continuer
de s’inscrire dans
la modernité tout
en protégeant son
bambou. Elle repose sur
des outils collectifs qui
l’ont si bien entourée
dans son évolution.
Depuis plus de quatre-vingts
ans, le syndicalisme et
le monde coopératif
permettent à chaque
agriculteur de bâtir
une agriculture à
la hauteur de ses aspirations.
Cette façon de faire
chantier est peut-être
archaïque aux yeux
de certains mais, pourtant,
le résultat est franchement
moderne.
Alors, au nom de quoi devrions-nous
échafauder notre
agriculture autrement? Au
nom d’un commerce
qui, jusqu’à
présent, a permis
d’accroître
les exportations tout en
diminuant les revenus des
producteurs? Au nom d’une
plus grande compétitivité
qui a davantage concentré
la richesse plutôt
que diminué les prix
à la consommation?
Au nom d’une circulation
tous azimuts de produits,
accompagnée de la
multiplication des risques
phytosanitaires?
En fait, je crois que ce
que l’OMC s’apprêtait
à nous voler, c’est
notre souveraineté.
Ce droit des Nations à
décider de leur avenir.
Et c’est à
ce titre que la souveraineté
alimentaire rejoint de plus
en plus de monde. Soutenue
par les Africains et des
organisations non gouvernementales,
elle a été
marginalisée, pour
ne pas dire ridiculisée
pendant plusieurs années.
Comment peut-on être
moderne lorsque l’on
est à contre-courant,
nous disait-on? La réponse
est dans le bambou. Il est
possible de s’inscrire
dans la modernité
sans renier ses fondements,
lorsqu’ils ont fait
leurs preuves.
La souveraineté alimentaire
n’empêche pas
le commerce et les échanges
mondiaux. Elle soutient
la volonté de chaque
pays à produire à
la hauteur, soit de ses
besoins, soit de sa capacité
ou, encore, de sa volonté.
Sur la base de ces principes,
les règles du commerce
international seraient inversées,
car l’ouverture des
frontières reposerait
sur l’insuffisance
plutôt que sur la
concurrence. L’OMC
pourrait alors jouer le
rôle pour lequel elle
a été créée,
soit de s’assurer
que les règles du
commerce mondial sont respectées
par tous les pays membres.
J’ai repris la direction
de l’hôtel,
plus convaincu que jamais
qu’il fallait empêcher
la « OMC Airline »
de voler, pour ne pas dire
errer, plus longtemps. Convaincu
aussi que notre modernité
repose sur la capacité
de nos organisations à
travailler ensemble à
la production du bambou
nécessaire pour supporter
notre agriculture.
Chemin faisant, j’ai
vu, à la porte d’un
restaurant, une boîte
portant l’étiquette
Olymel. Et comme dirait
l’autre, « c’est
vraiment vrai ».