Put multiple modes of action to work all season long | VIOS G3
Ferme à reprendre ou ferme à vendre?
avril 2006
Mon père me disait toujours qu’on construira le pont rendu à la rivière, à la place on a élargi le fossé ». C’est le constat empreint d’humour et de tristesse qu’Yves m’avait fait il y a cinq ans, alors qu’il était jeune étudiant à l’ITA et qu’il participait à une de nos recherches sur l’insuccès à l’établissement. Aujourd’hui, Yves est travailleur de la construction; il avait toujours voulu reprendre la ferme familiale mais son père, inquiet face à l’avenir, remettait ça d’année en année. Je l’ai rencontré à nouveau lors d’un colloque sur l’établissement à La Pocatière. « J’ai pas lâché mon idée, mais il va me falloir une autre ferme car, vois-tu, mon père a démantelé pour mieux régner », m’a-t-il avoué, toujours avec le même humour, mais un brin philosophe malgré tout. Dommage… car s’il est vrai que les transferts à succès se bâtissent longtemps d’avance, les abandons et les insuccès se préparent aussi et, dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité des parents est déterminante. Si l’image de l’agriculture projetée par les parents auprès de leurs jeunes est celle d’un métier dont il vaut mieux sortir, une question de business qu’il vaut mieux laisser en dehors de la famille, une affaire de contrôle plutôt que de confiance ou un métier qui se conjugue au masculin singulier alors que des filles motivées n’attendent qu’un signal, alors on peut présumer du résultat. Combien de fois ai-je entendu des agriculteurs déclarer vouloir transférer alors qu’en fait, ils voulaient vendre!

De la ferme-passion à la ferme-prison
Face à leur établissement, les jeunes ne voient pas tous la vie à la ferme sous le même angle; on entend souvent que l’ingrédient majeur de la réussite, c’est la passion, mais j’ai rencontré tellement de jeunes qui ont été obligés d’abandonner leur projet et qui avaient cette sacro-sainte passion. Convenons qu’elle est essentielle mais non suffisante, et elle est encore plus facile à entretenir quand le jeune agriculteur a des parents derrière lui qui ont bien labouré le terrain et laissent graduellement les rênes du pouvoir.

Ils n’ont pas tous la volonté et la préparation d’Yves, qui est le portrait type du jeune pour qui la ferme est une passion : « J’ai toujours voulu faire ça! », m’a-t-il dit. À l’opposé de la ferme-passion, on retrouve les jeunes pour qui la ferme est une prison, ceux dont l’établissement se révèle être la concrétisation du rêve de leurs parents plutôt que du leur, ceux qui subissent la pression d’être le successeur désigné sur qui repose la continuité du patrimoine familial.

Au milieu de ces extrêmes, il y a ceux qui conçoivent la ferme sur laquelle ils se sont établis comme un cocon, un lieu douillet et sécuritaire où, à défaut de trouver mieux, s’établir sur la ferme familiale assure un avenir professionnel sans avoir besoin de se casser la tête. Et que dire des jeunes qui, à la suite d’une perte d’emploi, d’une remise en question en cours d’études ou d’un événement malheureux dans leur famille, se sont retrouvés à prendre la ferme familiale presque par accident, la ferme devenant ainsi une occasion?

Finalement, il y a ceux, mais surtout celles qui se sont donné toute la préparation et la formation possible et impossible afin de démontrer à leurs parents qu’elles ont le sceau de qualité « établissement de premier choix » bien en vue sur le front. Celles pour qui la ferme est une mission et qui entendent encore trop souvent dans les coulisses des agriculteurs qui, bien qu’ayant des filles à leurs côtés, déclarent qu’ils n’ont pas de relève… Souhaitons-leur seulement que cela devienne mission possible!
 

Diane Parent
 



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