Mon père
me disait toujours qu’on
construira le pont rendu
à la rivière,
à la place on a élargi
le fossé ».
C’est le constat empreint
d’humour et de tristesse
qu’Yves m’avait
fait il y a cinq ans, alors
qu’il était
jeune étudiant à
l’ITA et qu’il
participait à une
de nos recherches sur l’insuccès
à l’établissement.
Aujourd’hui, Yves
est travailleur de la construction;
il avait toujours voulu
reprendre la ferme familiale
mais son père, inquiet
face à l’avenir,
remettait ça d’année
en année. Je l’ai
rencontré à
nouveau lors d’un
colloque sur l’établissement
à La Pocatière.
« J’ai pas lâché
mon idée, mais il
va me falloir une autre
ferme car, vois-tu, mon
père a démantelé
pour mieux régner
», m’a-t-il
avoué, toujours avec
le même humour, mais
un brin philosophe malgré
tout. Dommage… car
s’il est vrai que
les transferts à
succès se bâtissent
longtemps d’avance,
les abandons et les insuccès
se préparent aussi
et, dans un cas comme dans
l’autre, la responsabilité
des parents est déterminante.
Si l’image de l’agriculture
projetée par les
parents auprès de
leurs jeunes est celle d’un
métier dont il vaut
mieux sortir, une question
de business qu’il
vaut mieux laisser en dehors
de la famille, une affaire
de contrôle plutôt
que de confiance ou un métier
qui se conjugue au masculin
singulier alors que des
filles motivées n’attendent
qu’un signal, alors
on peut présumer
du résultat. Combien
de fois ai-je entendu des
agriculteurs déclarer
vouloir transférer
alors qu’en fait,
ils voulaient vendre!
De la ferme-passion
à la ferme-prison
Face à leur établissement,
les jeunes ne voient pas
tous la vie à la
ferme sous le même
angle; on entend souvent
que l’ingrédient
majeur de la réussite,
c’est la passion,
mais j’ai rencontré
tellement de jeunes qui
ont été obligés
d’abandonner leur
projet et qui avaient cette
sacro-sainte passion. Convenons
qu’elle est essentielle
mais non suffisante, et
elle est encore plus facile
à entretenir quand
le jeune agriculteur a des
parents derrière
lui qui ont bien labouré
le terrain et laissent graduellement
les rênes du pouvoir.
Ils n’ont pas tous
la volonté et la
préparation d’Yves,
qui est le portrait type
du jeune pour qui la ferme
est une passion : «
J’ai toujours voulu
faire ça! »,
m’a-t-il dit. À
l’opposé de
la ferme-passion, on retrouve
les jeunes pour qui la ferme
est une prison, ceux dont
l’établissement
se révèle
être la concrétisation
du rêve de leurs parents
plutôt que du leur,
ceux qui subissent la pression
d’être le successeur
désigné sur
qui repose la continuité
du patrimoine familial.
Au milieu de ces extrêmes,
il y a ceux qui conçoivent
la ferme sur laquelle ils
se sont établis comme
un cocon, un lieu douillet
et sécuritaire où,
à défaut de
trouver mieux, s’établir
sur la ferme familiale assure
un avenir professionnel
sans avoir besoin de se
casser la tête. Et
que dire des jeunes qui,
à la suite d’une
perte d’emploi, d’une
remise en question en cours
d’études ou
d’un événement
malheureux dans leur famille,
se sont retrouvés
à prendre la ferme
familiale presque par accident,
la ferme devenant ainsi
une occasion?
Finalement, il y a ceux,
mais surtout celles qui
se sont donné toute
la préparation et
la formation possible et
impossible afin de démontrer
à leurs parents qu’elles
ont le sceau de qualité
« établissement
de premier choix »
bien en vue sur le front.
Celles pour qui la ferme
est une mission et qui entendent
encore trop souvent dans
les coulisses des agriculteurs
qui, bien qu’ayant
des filles à leurs
côtés, déclarent
qu’ils n’ont
pas de relève…
Souhaitons-leur seulement
que cela devienne mission
possible!