Nourrir l’humanité
mai-juin 2006
Dans les pays les moins développés, environ 80 % de la population travaille en agriculture. Aujourd’hui, encore près de la moitié des personnes actives sur la planète le sont dans ce secteur. En Amérique du Nord, région exportatrice de nourriture, l’agriculture occupe moins de deux pour cent de la population. On a calculé qu’aux États-Unis, une personne active en agriculture en nourrit 125 autres. Ces données illustrent la croissance de la productivité du travail qui a été rendu possible par l’application de la science et de la technologie en agriculture.

Dans le rapport de l’an 2000, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) présente une rétrospective de l’évolution de l’agriculture au cours des 50 années précédentes. Pour illustrer la croissance de la productivité du travail, il y est fait mention qu’une personne, à l’époque de l’agriculture manuelle, pouvait produire une tonne de céréales par année, en 1950, trente tonnes et en 2000, 500 tonnes. Une évolution similaire est intervenue dans les autres secteurs de l’agriculture et de l’élevage. Ces gains de productivité ont été rendus possibles grâce à une longue évolution des pratiques agricoles survenues depuis la naissance de l’agriculture il y a 10 000 ans. Si cette évolution a été ininterrompue, elle s’est considérablement accélérée à l’époque contemporaine. Le travail agricole, exclusivement manuel à l’origine, a été en partie remplacé par la traction animale et ensuite par la traction mécanique. Les outils se sont incroyablement perfectionnés depuis la faucille jusqu'à la moissonneuse-batteuse pour ne citer que cet exemple. La sélection des plantes et des animaux, pratiquée sur une base d’essai et d’erreur à l’origine, a fait un bond gigantesque avec les découvertes des lois fondamentales de la génétique par le grand botaniste Mendel. De même, il a fallu des millénaires de pratiques de l’agriculture avant de découvrir que les plantes, pour croître, tiraient des substances du sol qu’il fallait lui restituer si on voulait maintenir sa fertilité. La spécialisation du travail, qui se concrétise à travers la spécialisation des exploitations, est un autre facteur primordial de l’accroissement de sa productivité.

À partir du moment où l’agriculture a commencé à écouler ses produits sur des marchés, les agriculteurs ont dû, pour survivre et dans certains cas prospérer, être continuellement à l’affût des dernières découvertes technologiques s’appliquant à leur production. Par expérience, ils se rendirent vite compte que celui qui utilisait une technologie moins productive ne pourrait survivre à long terme et que celui qui l’introduisait avant les autres bénéficiait, durant un certain temps, de son avance technologique par des profits accrus. Par contre, à mesure qu’une nouvelle technologie se diffuse au sein du secteur, le prix reçu s’ajuste en conséquence, c’est-à-dire qu’il baisse en proportion de la baisse du coût de production. C’est ainsi que le prix réel des produits agricoles a diminué au cours du dernier demi-siècle en dépit de la demande incroyablement accrue de nourriture provoquée par l’augmentation de quatre milliards de la population mondiale au cours des 55 dernières années.

Plusieurs personnes condamnent l’agriculture des pays développés en la qualifiant de productiviste. Cette étiquette attribue à cette agriculture le défaut de n’avoir de préoccupations que pour la productivité en oubliant ses impacts environnementaux. Ce type de critique méconnaît le fait que des agricultures préindustrielles, encore pratiquées aujourd’hui sur une vaste échelle dans le monde, sont infiniment plus dommageables à l’environnement que l’agriculture moderne. Mentionnons, à titre d’exemple, celle qui brûle un boisé, y cultive quatre ou cinq ans, jusqu’à épuisement du sol qui ne reçoit aucune fertilisation, pour aller ensuite recommencer ailleurs. Par contraste, les technologies de l’agriculture moderne ne contribuent pas seulement à accroître la productivité du sol et du travail, mais également à protéger l’environnement. La productivité de l’agriculture moderne rend également la nourriture plus accessible aux plus démunis. Pour ces raisons, elle ne sera pas, heureusement, remplacée par une agriculture moins productive.
 

Mario Dumais
 



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