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D’un crayon à l’autre
juillet-août 2006
Il y a des gens qui pensent que je suis snob. Pas du tout. Si j’ai acheté une terre dans Charlevoix avec Chérie, mon amoureuse, c’est pour faire autre chose que du crayon. Le travail physique, les mains dans la terre, la nature, les labours, les semences, les récoltes, voilà ce qui m’attire. Si vous me permettez de revenir un peu sur ma carrière, j’ai commencé à tenir le crayon à l’âge de 5 ans. J’en ai aujourd’hui 50! Ce n’est pas du snobisme cette affaire, c’est une nécessité!

Mais depuis l’achat de cette terre de roches, où il gèle 8 mois par année, je n’ai pas lâché le damné crayon. Il m’est resté collé aux doigts. Il a d’abord fallu faire les demandes habituelles pour le démarrage d’une entreprise : numéro d’immatriculation, numéros de TPS et de TVQ, numéro du MAPAQ, et bientôt l’UPA, parce qu’il faut ce qu’il faut.

Puis, la demande d’un permis pour modifier le tracé d’un chemin de ferme. Il s’agit d’un échange de terrain avec le voisin qui permettrait de sauver quelques mètres carrés de bonne terre agricole. Petit projet qui a du sens, mais qui demande de gros moyens : dépôt à la Commission de protection du territoire agricole, arpenteur pour certifier la localisation, dessin, croquis, formulaires. J’y travaille toujours.

Une autre idée saugrenue : la construction d’une petite remise à machinerie. Autre demande de permis : inspecteur municipal, re-arpenteur, architecte, coûts estimés, matériaux utilisés (bardeaux et bois), hauteur, grandeur et délais. J’ai une envie furieuse de leur proposer un revêtement en plastique mauve vif, juste pour voir leur tête. Les fonctionnaires… T’as toujours l’impression qu’ils vont te faire de la misère, mais non, à part de rares zoufs avinés, la plupart sont gentils comme tout.

Cette semaine, il ne faut pas que j’oublie l’immatriculation du tracteur, les assurances, le numéro de la CSST (pour les travailleurs bénévoles), l’ouverture d’une marge de crédit. Je vous informe aussi que, tout comme vous, j’ai reçu les fameux formulaires de Statistique Canada que je dois OBLIGATOIREMENT remplir sous peine de prison.

Et il y a le dossier de l’environnement, le pire de tous. Je permets à un voisin producteur de porcs, un survivant dans le contexte actuel, d’épandre du purin sur mes terres. Mes voisins n’apprécient pas beaucoup, d’autant plus que la terre voisine le golf du prestigieux Manoir Richelieu. Je suis receveur du « type A positif », il faut donc un PAEF. Malgré mes 7 années d’université et mon titre d’agronome, je ne me risque pas. Je fais comme tout le monde, j’appelle à la coop : Martin, peux-tu t’occuper de ça?

Mon ami Prospère, un agriculteur de Saint-Hyacinthe, avec son sourire de celui qui en sait des choses comiques, m’a pris par le bras l’autre jour et m’a parlé du gouffre financier que constitue l’exploitation d’une ferme à temps partiel. Peut-être, mais moi, ce n’est pas ce qui me démotive.

Toute cette paperasse a un effet dévastateur sur mon moral. Il y a les coûts directs, bien sûr – je n’arrête pas de signer des chèques –, mais surtout de nombreuses heures non payées à remplir des papiers. Et c’est tout petit chez moi. J’ai une pensée empathique pour tous ces gens qui veulent agrandir la ferme familiale et qui doivent documenter leur projet et le soumettre au jugement dernier.
Je laisse un message à mes collègues fonctionnaires, agronomes et technologistes. Les papiers sont nécessaires, bien sûr – nous vivons dans une civilisation sophistiquée –, mais ne faites pas exprès pour les rendre plus compliqués. Une facture, c’est une facture, pas un roman. Si vous avez besoin d’information pour faire votre travail, ayez la compétence et la générosité d’en faire le plus possible plutôt que de reporter le superflu sur les épaules des agriculteurs.

Bon, c’est assez, je dépose mon crayon dret’ là et, pour le peu de temps qu’il me reste, je m’en vais ramasser de la roche…
 

Claude Lafleur
 



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