Point de rupture
Septembre 2006
Le ministre Vallières, que j’estime beaucoup, est un fin renard. Sa Commission sur l’avenir de l'agriculture et de l’agroalimentaire québécois, annoncée il y a quelques semaines par le premier ministre, ne pouvait mieux tomber. Il désamorce ainsi la contestation sourde des producteurs qui subissent une baisse constante de leurs revenus nets et celle des citoyens-militants-paysans-tous-ensembles-contre-l’UPA qui souhaitent une agriculture différente dont les paramètres restent à définir. C’est aussi le meilleur moyen de traverser un mandat politique (ou une période électorale) sans manifestations de tracteurs.

Cette annonce éteint la mèche pour l’instant, mais n’empêchera pas la bombe de sauter. Car notre agriculture, qui est écartelée par des lignes de force qui vont dans des directions diamétralement opposées, est au point de rupture. D’une part, les consommateurs wal-martiens, dopés par la mondialisation, qui se formalisent à peine de la provenance des aliments et qui n’achètent rien d’autre que des produits beaux, bons et, surtout, pas chers. C’est 95 % de la demande effective.

Et de l’autre, des citoyens bien intentionnés (pour la plupart) qui poussent les coûts de production à la hausse en demandant au secteur de développer une agriculture qui sent la lavande, qui nourrit proprement, qui ne dérange pas, ou si peu, et qu’ils pourront admirer de leur galerie, au soleil couchant, le regard attendri et l’œil humide.

Cette double exigence de concurrencer le poulet du Brésil, le porc des États-Unis et les tomates du lointain Maroc, tout en fournissant l’ensemble des services environnementaux et sociaux, les agriculteurs (traditionnels comme bios) n’ont pas les moyens de la satisfaire. Ce n’est pas la volonté qui fait défaut, c’est le manque d’argent!

Car une bonne partie de l’agriculture d’ici, en effet, est tenue à bout de bras. Bien sûr, l’État apporte un soutien financier considérable, mais ce sont surtout les familles impliquées dans la production agricole qui subventionnent l’agriculture.

Comment?
Par du travail familial fourni en abondance, mal et peu rémunéré, par des revenus d’appoint importants pour stabiliser le revenu familial, par un endettement personnel qui atteint des sommets alarmants et par des dons massifs, après impôt, pour établir la relève. Avouons-le : ça fait pique-pique.

Et les agriculteurs – tous des entrepreneurs privés dans l’âme – sont au bout du rouleau. Ils en ont marre des papiers et des permissions à demander, des revenus inadéquats et du manque de reconnaissance sociale. Ils sont proches du décrochage, comme en témoigne la récente étude sur la détresse psychologique commandée par
La Coop fédérée.

Voilà pourquoi les travaux de la Commission sont importants, malgré tout. C’est une tribune exceptionnelle. Elle devra identifier des idées neuves, établir un diagnostic partagé et doter le Québec d’une nouvelle vision et d’un projet collectif.

Qu’allais-je vous dire en terminant? Ah! Oui : je ne sais pas ce que vont recommander les trois commissaires à la fin de 2007 – ils ont beaucoup d’ouvrage – mais toutes recommandations qui ne redonnent pas aux agriculteurs une certaine liberté entrepreneuriale, une rémunération à la hauteur de leurs efforts, une reconnaissance sociale et un sens au métier qu’ils pratiquent seront vaines et inutiles. Les mêmes conclusions s’imposent pour les acteurs de l’agroalimentaire.

En bout de ligne, ce sont les jeunes qui porteront le jugement final sur les travaux de la Commission. Seront-ils attirés par le projet qu’on leur proposera? Y aura-t-il encore des volontaires dans la salle?
 

Claude Lafleur
 



Retour



Copyright © 2006 La Coop fédérée | Tous droits réservés