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Le rêve américain
Octobre 2006
C’est à la fois simple et très tordu. Aux États-Unis, il y a quelque 12 millions de travailleurs illégaux, soit 10 fois la population active du grand Montréal! C’est monstrueux. La grande majorité de ces sans-papiers viennent du Mexique. Ils sont discrets, motivés et présents partout : travailleurs agricoles, jardiniers, manœuvres, employés d’usines de transformation de viandes.

Sans cette main-d’œuvre hispanique à bon marché, l’économie agricole américaine s’effondrerait. Le plus gros producteur de viande de porc aux États-Unis, Smithfield, comme bien d’autres, a quitté les grandes villes du Midwest pour construire ses usines dans les régions pauvres et rurales, afin d’avoir accès à une main-d’œuvre peu qualifiée et sous-scolarisée. Tar Heel en Caroline du Nord est un bel exemple. Sur une base annuelle, cette seule usine transforme autant de cochons que la production totale du Québec! Or, le tiers de sa main-d’œuvre est mexicaine et en croissance. Mêmes constatations du côté des fermes californiennes qui emploient 450 000 travailleurs agricoles : la majorité sont des Mexicains.

Le resserrement des contrôles et des frontières proposé par le président Bush a d’ailleurs semé tout un émoi cette année. Lors de la fête du Travail, des centaines de milliers d’immigrants d’origine hispanique sont descendues dans la rue pour protester contre ces mesures. Comme de raison, cette grande marche a été financée en partie par les grands exploitants agricoles et les multinationales de l’agroalimentaire qui ont fermé leurs portes pour permettre à leurs travailleurs d’exprimer « leurs droits démocratiques ». C’est débile pareil.

Les grands syndicats, les groupes de défense des travailleurs et les démocrates dénoncent avec raison l’exploitation éhontée des pauvres travailleurs illégaux. Mais beaucoup de Mexicains qui vivent dans la clandestinité voient les choses autrement. Paysans pour la plupart, sous-éduqués et peu qualifiés, ils préfèrent la cueillette des petits fruits et le salaire hebdomadaire des grandes usines de Smithfield à une vie de misère dans un Mexique qui n’offre aucune possibilité.

Comme les Irlandais, les Polonais, les Italiens, les Asiatiques avant eux, ils vivent d’espoir et les chiffres leur donnent raison. À la première génération, un travailleur mexicain gagne la moitié moins que l’Américain moyen. Dès la deuxième génération, cette proportion augmente à 75 % et leurs enfants fréquentent les universités dans la même proportion que la moyenne. Beaucoup se lancent en affaires, ce qui serait impensable dans leur pays. Bref, à travers le mythe du rêve américain, l’Amérique a une formidable capacité d’intégrer ses immigrants.

Que cela vient-il faire avec notre agriculture? Beaucoup de choses. Je vous l’ai déjà dit : ce ne sont pas les Brésiliens qui me font peur en matière de concurrence internationale, ce sont les Américains. Très forts, très compétitifs. L’accessibilité à cette main-d’œuvre abondante et bon marché, toujours renouvelée, leur donne un avantage concurrentiel extraordinaire. Les augmentations de salaire sont rares. À 11 $ l’heure, par exemple – avec un dollar qui s’approche de la parité – Smithfield n’éprouve aucune difficulté à écraser la concurrence canadienne ou québécoise.

Vous voulez que je vous dise : le rêve américain, en matière d’agriculture et d’agroalimentaire, c’est le cauchemar canadien…
 

Claude Lafleur
 



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