Je ne
vous parlerai pas de la
valeur des quotas. Ce n’est
pas de mes affaires. Je
ne vous parlerai pas plus
de « la retraite anticipée
» de Jean-Luc Leclair,
un producteur de lait et
un militant de la première
heure, que je trouve bien
triste. Je vous parlerai
un peu de démocratie
et beaucoup des vire-capot
de la mondialisation. Et
un jour, si vous êtes
encore capables de m’endurer,
je vous parlerai des accommodements
raisonnables à la
cabane à sucre!
Les producteurs de lait
que j’ai connus –
je fus économiste
principal de leur fédération
au milieu des années
80 – étaient
très allumés.
En dépit de la fameuse
guerre des deux laits, très
houleuse, ils ont réussi
avec un certain brio à
rétablir la paix
au sein de leur rang. Vingt
ans plus tard, ils ont répété
l’exploit.
Il y a quelques semaines,
en effet, avait lieu leur
assemblée annuelle.
Ce fut une belle et grande
messe, une réunion
de délégués
incroyablement disciplinée,
opposant dans le calme et
le respect deux points de
vue bien articulés
: tu contrôles ou
tu ne contrôles pas
le prix du quota? Un débat
peut-être un brin
émotif, reste que
le long débat et
les résultats du
vote nous ont offert un
bel exemple de démocratie.
Encore une victoire collective
avec un grand souffle, qui
veille aux intérêts
supérieurs du secteur
laitier.
Quand un gourou du libre
marché tire la sonnette
d'alarme, cela mérite
notre attention. Voilà
que Alan Blinder, ancien
vice-président de
la Federal Reserve et économiste
réputé de
l'Université Princeton,
s'inquiète de l'impact
de la mondialisation sur
les économistes,
les comptables et les informaticiens
qui pourraient perdre leur
emploi à cause de
la délocalisation.
Il note avec horreur que
la technologie de l’information
qui permet aux cols blancs
de l’Inde de faire
le travail à salaire
moindre est de plus en plus
invasive. Le transfert de
ces services payants vers
l’Inde ou l’Indonésie
pourrait toucher, affirme-t-il,
plus de 40 millions de bons
Américains. Bonjour
l’angoisse.
Tant que cela ne touchait
que les travailleurs d’usines
et les agriculteurs, la
mondialisation était
présentée
comme un grand bienfait
de l’humanité.
Blinder était justement
ce genre d’économistes
qui, avec sa miséricorde
habituelle et au nom des
consommateurs exploités,
parlait de l’absolue
nécessité
de s’adapter aux nouvelles
règles du commerce.
C’est de la même
école d’ailleurs
que s’inspire Sylvain
Charlebois de l’Université
de la Saskatchewan qui,
de sa forteresse académique,
sévit régulièrement
contre la gestion de l’offre.
Parlant de clown, je veux
vous rassurer : le professeur
Blinder n’en est pas
un. Sa crédibilité
dans le milieu et sa légitimité
académique ne sont
plus à faire. Il
est l’auteur ou le
co-auteur de 17 livres,
incluant un livre scolaire
(Introduction à l’économie),
qui en est à sa 10e
édition et qui fut
le « livre de torture
» de plus de 2 millions
d’étudiants
universitaires. Il a écrit
quantité de publications
scientifiques et de chroniques
journalistiques (avec une
plume acerbe), en plus d’être
un commentateur recherché
aux heures de grande écoute.
Plus encore, il fut conseiller
économique de l’ancien
président Bill Clinton.
Avec le déclin du
président Bush et
du parti républicain,
les démocrates traditionnellement
plus « protectionnistes
», plus proches du
bon peuple et de la classe
moyenne, se rapprochent
lentement du pouvoir. Ils
ont dévoré
le livre de Blinder.
Le Français Pascal
Lamy, actuel directeur général
de l’OMC, s’en
inquiète. Il souhaiterait
conclure l’interminable
cycle de Doha avant 2008
parce qu’il sait qu’avec
un gouvernement américain
démocrate, les choses
risquent se s’embourber
davantage. Un bon point
pour la gestion de l’offre
qui en a bien besoin ces
temps-ci, elle qui est plus
isolée que jamais
sur la scène internationale.
Vous allez m’excuser,
il se fait tard. Je m’en
vais lire la dernière
édition du New York
Times, dans lequel on résume
le dernier livre du professeur
Blinder. Je sens que je
vais bien dormir.