La puissance
économique chinoise
fait couler beaucoup d’encre
depuis quelques années.
Pensons aux problèmes
du secteur manufacturier
québécois
et à l’omniprésence
de produits chinois dans
nos vies quotidiennes. Un
aspect méconnu est
toutefois l’importance
de la croissance chinoise
pour la gestion de l’offre
dans le secteur laitier
canadien.
Il faut d’abord comprendre
que plusieurs Chinois se
sont enrichis grâce
à une croissance
économique de 8 %
à 12 % par année
depuis plus de 15 ans. Or,
lorsque les populations
s’enrichissent, elles
remplacent généralement
des protéines végétales
contre des protéines
animales. La Chine ne fait
pas exception puisque la
consommation de viande par
habitant est passée
de 13 kg en 1980 à
environ 55 kg en 2007. À
l’inverse, la consommation
de riz et de céréales
passait de 289 kg par habitant
à 176 kg de 1990
à 2001. Les produits
laitiers, qui sont également
une source de protéine
animale, n’ont toutefois
pas, du moins initialement,
bénéficié
de cette croissance.
Ceci s’explique du
fait que le lait et les
produits laitiers n’occupent
pas une part importante
de l’alimentation
chinoise traditionnelle.
Un autre facteur important
est qu’en 1990, seulement
29 % des ménages
chinois possédaient
un frigo et que la majorité
s’approvisionnait
sur une base journalière
dans des marchés
publics dépourvus
de capacité de réfrigération.
Il va sans dire que tout
cela n’était
pas très favorable
à la consommation
de produits laitiers. Les
choses ont par contre changé
depuis. En effet, la grande
distribution alimentaire
connaît une croissance
importante, notamment avec
la présence des Wal-Mart
et Carrefour de ce monde.
Ainsi, de 1991 à
2005, les ventes alimentaires
du secteur de détail
ont augmenté de 435
%, et ce, au détriment
des marchés publics.
Ce succès de la grande
distribution doit être
mis en parallèle
avec la croissance du nombre
de foyers ayant un frigo,
soit plus de 90 % en 2005,
et du nombre grandissant
de propriétaires
de voiture. À titre
indicatif, en 2004, 96 000
nouveaux véhicules
par semaine étaient
mis sur les routes de Chine.
Les grandes surfaces préfèrent
s’installer en périphérie
des villes, là où
l’espace est disponible
et moins coûteux.
La voiture permet donc de
se rendre aux grandes surfaces
et de transporter de plus
grande quantité de
nourriture alors que le
frigo permet la conservation
de cette nourriture. Cet
environnement est nettement
plus favorable à
la consommation de produits
laitiers.
D’ailleurs, la consommation
de produits laitiers connaît
une croissance de l’ordre
de 10 % par an depuis quelques
années pour atteindre
plus de 22 kg par habitant,
contre une moyenne mondiale
de 100 kg. Les Chinois,
pour l’instant, boivent
leur lait, consommant très
peu de fromage et autres
produits laitiers.
Le secteur de la production
laitière chinoise
n’est pas resté
inactif face à cette
demande croissante. De 2000
à 2004, le nombre
de vaches laitières
a été multiplié
par 2 pour atteindre 5 millions
de têtes. Pour la
même période,
la production a été
multipliée par 3
pour atteindre 27 millions
de tonnes. Malgré
cette hausse de la production
et les gains de productivité,
la production chinoise n’arrive
pas à suivre la consommation.
Les Chinois devront donc
compter sur les importations
pour combler une part de
plus en plus importante
de leur demande croissante.
D’autant plus que
la production laitière
est limitée par des
surfaces fourragères
qui sont en fortes compétitions
avec la production céréalière
et le développement
urbain.
Quel est le lien avec la
gestion de l’offre?
Simple, la demande chinoise
croissante pour les produits
laitiers fait de ce pays
un importateur de plus en
plus important de produits
laitiers. Cette demande
a présentement comme
impact de maintenir les
prix mondiaux à un
niveau relativement élevé,
enlevant du coup beaucoup
de pression sur notre système.
Rappelons que plus l’écart
entre notre prix domestique
et le prix mondial est élevé,
moins nos tarifs laitiers
nous protègent. Nous
avons donc intérêt
à ce que les prix
mondiaux soient élevés.
Imaginez maintenant l’impact
sur les cours mondiaux du
fromage lorsque les Chinois
découvriront la pizza!
Le prof Doyon
 |
Maurice
Doyon est
professeur agrégé
et directeur du
programme de maîtrise
au Département
d’économie
agroalimentaire
et des sciences
de la consommation
de l’Université
Laval. Il est également
membre du Centre
de Recherche en
Économie
agroalimentaire
(CRÉA) au
même département,
professeur auxiliaire
à l’Université
du Maine, chercheur
associé du
Centre interuniversitaire
de recherche en
analyse des organisations
à Montréal
et chercheur associé
de l’Institut
des nutraceutiques
et des aliments
fonctionnels. Détenteur
d’undoctorat
en économie
appliquée
de l’Université
Cornell, ainsi que
d’une maîtrise
de la même
institution, M.
Doyon a obtenu plus
de quinze bourses
et distinctions
tout au long de
son cheminement
académique. |