Je vous
résume mon affaire
somme toute insignifiante
: pour faciliter l’accès
à mon chemin de ferme
à La Malbaie, je
me suis entendu avec mon
voisin pour échanger
une petite pointe de son
terrain contre une partie
équivalente de ma
terre. Pas de problème,
m’avait-il dit, sourire
en coin, pourvu que tu assumes
les frais.
Ben voyons, tu me rends
tellement service.
Premier obstacle : la Commission
de protection du territoire
agricole. Puisque la chose
se situe en zone agricole,
il faut une permission.
On n’est pas libre
de faire ce que l’on
veut dans nos sociétés
très civilisées
et bureaucratisées.
Il faut donc ouvrir un dossier
et, évidemment, ça
coûte quelque chose.
Clic-e-clic : 242 $.
La responsable du dossier
à la Commission –
une bonne personne –
m’informe aussitôt
que mon dossier n’est
pas complet. Il faut un
plan d’arpenteur pour
bien indiquer quelle partie
de ma terre agricole est
visée. J’en
profite pour faire une demande
d’implantation d’une
remise à machinerie.
Dans l’immensité
de Charlevoix, en effet,
la municipalité ne
permet pas de construire
n’importe où
et n’importe comment.
Le premier arpenteur trouvé
dans les pages jaunes est
appelé et hop, le
mandat est donné!
Clic-e-clic : 1600 $. À
ce prix, j’ai une
vague impression de me faire
fourrer. Mais enfin, il
faut ce qu’il faut.
Le notaire Le Potiron, qui
est chargé de la
« transaction »,
entre en scène. Un
bon notaire de la rue Saint-Denis
à Montréal
: pas trop cher, compétent,
mais il n’entend pas
grand-chose aux subtilités
du territoire agricole.
Il manque la description
écrite de l’échange,
me dit-il au téléphone.
Quelle description écrite?
Il faut une description
écrite de l’échange
de terrain, pas seulement
un dessin d’arpenteur.
C’est un terrain en
pente et – c’est
un peu plus compliqué,
là – mais il
y a des dérives possibles
au niveau des dimensions.
Cette fois, je demande une
soumission aux deux seuls
arpenteurs que je trouve
dans les pages jaunes. Mais
précaution inutile,
les deux demandent le même
prix! Je soupçonne
la bienveillance mu-tuelle.
Clic-e-clic : 700 $.
Quelques semaines plus tard,
Le Potiron me rappelle.
Il vient de découvrir
que mon voisin a une hypothèque
sur son terrain.
Pis?
Ça prend une mainlevée
de sa banque parce que la
garantie a été
modifiée. J’enrage
mais il est trop tard pour
reculer. Ça fait
12 mois que le dossier piétine.
Combien? Clic-e-clic : 150
$.
Mais le notaire n’a
pas fini. Je sens dans sa
voix, comment dirais-je,
une certaine hésitation.
Je ne sais pas pourquoi,
je pense au pire.
Qu’est-ce qu’il
y a encore? Le dossier n’est
pas complet?
Non. Il manque deux autres
choses. Il faut refaire
le certificat de localisation
de votre voisin puisque
les dimensions de son terrain
ont changé. Ah bon!
Je téléphone
donc au premier arpenteur.
Inutile de négocier,
j’ai compris. Clic-e-clic
: 1100 $.
Il faudrait aussi mettre
une valeur sur la transaction,
me conseille le notaire.
À cause de la TPS
et TVQ. Appelez votre comptable,
car il pourrait y avoir
des incidences fiscales
considérables. Et
comptez-vous chanceux :
vous n’avez pas d’études
d’impact environnemental
à produire!
J’ai soudain une pensée,
une sollicitude pour tous
ces agriculteurs qui, pour
exercer leur métier,
doivent composer avec tous
ces barbares du crayon lorsqu’il
faut renouveler un prêt,
acheter une terre, diviser
le bien familial.
Je reviens à mon
affaire. Le notaire Le Potiron
m’envoie enfin le
dossier complété.
Sa facture est détaillée
très professionnellement
: rédaction des actes
juridiques, appels téléphoniques,
acheminement du dossier
à un collègue
de La Malbaie pour signatures,
enregistrement des documents.
La liste est longue, comme
un rapport médical.
Ce qui me fait penser que
je devrais passer mes tests
annuels : je sens que mon
taux de cholestérol
et ma pression montent d’une
façon alarmante.
Clic-e-clic : 1500 $
Je comprends enfin le sens
de cette publicité
subliminale : il y a certaines
choses qui ne s’achètent
pas, pour le reste il y
a MasterCard…
Claude
Lafleur
Chef
de la direction
La Coop fédérée