Je vous
donne quelques chiffres
pour bien vous pénétrer
de la situation. À
400 $ la tonne de blé,
le prix des céréales
a atteint des sommets jamais
vus depuis que la profession
d’économistes
existe. Ce n’est pas
peu dire. Les stocks de
céréales sont
à leur plus bas jamais
enregistrés. Faudrait
pas une grosse sécheresse
à deux ou trois endroits
stratégiques pour
lancer toutes les bourses
de la planète dans
la stratosphère!
Plus spectaculaire encore,
c’est le renversement
de la longue tendance à
la baisse des prix agricoles.
Sur la scène mondiale,
en effet, la demande de
denrées agricoles
surpasse l’offre.
Les Chinois, plus riches
que jamais, sont tannés
de manger du riz 365 jours
par année. Les Américains
ne jurent plus que par l’éthanol-maïs.
Résultat : c’est
la première fois
en 30 ans que la demande
devance l’offre et
que les prix agricoles augmentent
réellement.
S’agit-il d’un
feu de paille ou d’une
nouvelle vague de fonds?
La question se pose car,
historiquement, les producteurs
ont la fâcheuse habitude
de réagir avec l’exaltation
d’un jésuite
lorsque les prix augmentent.
Ils ne se possèdent
plus : en plus d’enlever
les plans de pot qui traînent
ici et là sur leur
terre, ils sèment
partout : sur les terres
de roche de Charlevoix (!),
dans les fossés,
sur les terres louées…
Malgré cet excès
de zèle, il semble
que cette fois-ci le cycle
à la hausse soit
lourd et profond.
Oui, me direz-vous, mais
le Brésil? Que voulez-vous
que je vous dise sur le
Brésil? Puissance
agricole, certes, mais incapable
d’exploiter son immense
potentiel : manque de routes
carrossables, pas d’infrastructure,
trop d’équipements
déglinguées,
fonctionnaires corrompus,
villes violentes. Bref,
ça prendra plusieurs
décennies avant que
ce pays accède au
statut de grande puissance
agricole.
Les États-Unis? Bien
sûr, ils sont gros
et productifs, ils sont
intimidants. Mais les terres
qu’ils remettent en
culture présentement
offrent des rendements moins
élevés et
elles sont plus sensibles
aux variations climatiques.
En plus, l’engrais
fabriqué à
base de pétrole est
devenu dispendieux, ce qui
freine les ardeurs. Même
constatation du côté
de l’Europe, où
leur surprenante productivité
prend du retard en raison
de leur opposition viscérale
aux OGM.
Et en ce qui concerne la
science et les biotechnologies?
Rien de très spectaculaire
là non plus. Je me
suis rendu à St-Louis
récemment pour visiter
les installations de Monsanto.
Vraiment impressionnant.
Faut dire qu’avec
un budget annuel de 715
M$ consacré à
la recherche, ils ont les
moyens de changer le monde.
Sauf que les chercheurs
n’ont pas beaucoup
de lapins cachés
dans leur chapeau : des
variétés qui
exigent moins de pesticides
– ce qui est une bonne
chose – d’autres
qui offrent une meilleure
résistance à
la sécheresse, mais
rien qui va vraiment révolutionner
le rendement de la production
agricole dans les prochains
dix ans.
Bref, à cause de
cette demande accrue et
de cette offre timide, on
estime que le prix reçu
par les agriculteurs américains
cette année augmentera
de 50 % par rapport à
la moyenne des dix dernières
années. Bonne nouvelle
pour les producteurs du
Québec dont les revenus
ont tendance à suivre
ceux des Américains,
taux de change en moins.
Nos producteurs de céréales
voient déjà
les effets bénéfiques
de cette conjoncture; ceux
du porc devraient finir
par voir la lumière
au bout du tunnel, une fois
les ajustements cycliques
terminés.
Les consommateurs à
l’échelle mondiale
commencent à ressentir
les inconvénients
de la flambée des
prix. En Afrique et dans
certains endroits les plus
miséreux du monde,
où 80 % du revenu
est dédié
à l’achat de
nourriture, cette inflation
va avoir un impact dévastateur.
Bonjour l’angoisse.
Par contre, dans les pays
riches, cette augmentation
aura des effets très
limités parce que
le prix payé aux
producteurs ne représente
en moyenne que 20 % de la
facture totale et que le
revenu disponible consacré
à l’alimentation
est faible – à
peine 14 %.
N’empêche qu’on
commence à entendre
ici et là quelques
plaintes de la rue. Radotage
de citoyens riches qui n’ont
jamais souffert de pénurie
alimentaire. Après
avoir joui pendant si longtemps
des gains de productivité
et du dur labeur des producteurs
agricoles, le rapport des
forces semble changer de
côté. Pas de
pitié. Pour un certain
temps du moins, il semble
que celui qui nourrit le
monde sera désormais
mieux payé. Ce n’est
qu’un juste retour
des choses.
Claude
Lafleur
Chef
de la direction
La Coop fédérée