Cet été, je suis allé au Vermont. Par affaire, comme on dit. Curieusement, en parcourant l’État le plus écolo des États-Unis, je m’attendais à revoir une agriculture bucolique, de belles granges rouges si typiques de la Nouvelle-Angleterre, quelques villages en déshérence au pied des Montagnes vertes.
J’y ai plutôt vu une série de fermes laitières nouvellement construites, appartenant parfois à des francophones de souche, comme St-Pierre, de 1000 à 2300 vaches, carrousel, travailleurs mexicains ou guatémaltèques, je ne suis pas sûr.
Il m’arrive de rester intelligent, même en
voyage. Alors, je me pose des questions : ces immenses exploitations sont-elles désirables pour une société? Il me semble que plusieurs fermes familiales, autonomes, avec 50, 120, 200 vaches, c’est mieux que quelques fermes concentrées sur le territoire, non?
J’ai demandé aux Américains. Quelques réponses de leur part qui m’ont fait apparaître bien domestique, bien dépassé. Rémi, la soixantaine : « La plupart des citadins s’en fout de la taille des fermes. Les fromages sont diversifiés, le lait frais est savoureux et abondant et on ne calcule plus les gammes de yogourts présents sur les tablettes. » Je lui ai fait remarquer qu’il y avait quand même un mouvement important au Vermont avec l’agriculture bio, le commerce équitable, le rachat des petites fermes par un fonds patrimonial. Walter : « Vous voulez rire? Il y a certes un éveil intéressant, et sympathique, mais qui compte peu dans le portrait global. »
Pour Chris, de Stoneridge Dairy farm, un producteur motocycliste qui conduit sans casque (!) : « Si tu as envie d’être gros, t’es gros. Ça ne regarde personne. Live free or die! ». Comme tous ses collègues du parti républicain, il donne dans la formule ronflante lorsqu’il aborde la question de la liberté personnelle et entrepreneuriale.
Enfin – il faut le dire –, il y a un encouragement implicite de la part du gouvernement. La politique fondamentale des Américains est de produire du volume à moindre coût. C’est vrai dans le lait, mais aussi dans toutes les autres productions. Ce cheap food policy explique en partie la grande richesse de la société américaine.
À moins de deux heures de Montréal, ces mégafermes sont un rappel angoissant du défi qu’on aurait si les frontières étaient plus ouvertes. Et il y a justement ce Pascal Lamy, le directeur général de l’OMC, têtu comme une mule, qui parcoure la planète pour faire entériner « son » entente et ouvrir les marchés.
Il vient de réussir un coup fumant en amenant les deux plus gros opposants, l’Inde et la Chine, à travailler sur un nouveau compromis. Il s’attaque maintenant aux Américains qui hésitent toujours. Tout est possible à ce stade-ci.
Et le Canada? Quoi le Canada? Va-t-il signer? Bien sûr. Tout le monde sait ça. En pleine campagne électorale, le premier ministre Harper est muet comme une carpe sur cette délicate question.
Les producteurs sont tranquilles. Campagne pas stressante. Et ce ne sont pas les conférences de presse soporifiques de la souveraineté alimentaire qui vont le déranger.
Cou’donc, M. Harper, allez-vous accepter le cycle de Doha même si la gestion de l’offre est malmenée? Question hypothétique et au surplus, nous avons une motion unanime de la chambre adoptée lors… zzzzhh.
Est-il exact que l’entente sur la table prévoit une baisse de tarif générale de 21 %? Chuuuut. Ce ne sont que des rumeurs.
Est-ce que le gouvernement canadien, comme la Suisse, prévoit un plan B en cas d’entente? Hein! Quoi? Où ça la Suisse? Réponse subsidiaire : ça va la tête?
Misère.
Avec le retour à cette chronique, je retombe sur mes pieds, enfin sur les vôtres. Si je veux que vous continuiez à me lire, vaudrait mieux que je cesse ces divagations. La prochaine fois, je ferai comme Harper, je voyagerai immobile, les yeux fermés.
Claude
Lafleur
Chef
de la direction
La Coop fédérée