Comme les vrais agriculteurs (que j’admire), j’ai
à l’agriculture une relation de conquête. Il me faut la comprendre, l’amadouer, la séduire, la sentir dans ma peau.
De beaux sentiments qui se heurtent à une terre ingrate achetée en 2005, au climat capricieux de Charlevoix, à l’inexpérience, au manque de temps. Pas grave, me dis-je, il me faut cultiver la terre. Cette année, j’ai semé de l’avoine.
Je vous défends bien de rire de moi.
Au printemps, donc, comme tous vous autres, je suis entré dans la phase euphorique. La bave au coin des lèvres, proches de l’orgasme, j’écoutais avec ravissement les spécialistes qui parlaient des 1,3 milliard de Chinois écœurés de manger du riz, souhaitant dîner au filet mignon plutôt qu’aux sauterelles grillées. Pas fous, les spéculateurs flairent la bonne affaire : tiens, du maïs à 300 $, du soya à 600 $, de l’avoine à 300 $ la tonne. Où étaient les limites, voulez-vous me dire?
Je rêve debout, plutôt, assis sur le tracteur, à des silos d’entreposage, aux terres voisines, à l’autoroute qui afficherait sur un panneau bleu : Domaine Lafleur, trois prochaines sorties! Je jette un regard méprisant sur la terre de mon voisin qui laisse abandonner un Klondike en devenir!
Plus tard dans l’été, je tombe toutefois dans une seconde phase, celle de la-truie-qui-doute. Il pleut. Il pleut sans cesse. C’est vraiment accablant. Richard l’agriculteur et Martin le conseiller, qui surveillent la croissance du grain, constatent un mouvement subtil, mais bizarre dans mes champs. Examinant la chose de plus près, ils découvrent le pot aux roses : une attaque de légionnaires! Enfer et damnation.
Comment s’en débarrasser? J’hésite. Par la méthode bio? On me le déconseille vivement. Il est trop tard de toute façon.
Que diriez-vous d’une dose de Sevin XLR?
Oui, oui, mais pas trop tout de même. Je me garde une petite gêne. L’insecticide, ciblé et pulvérisé sur le tiers de mes terres, vient à bout des bestioles. On l’a échappé belle.
Ce qui ne m’empêche pas de tomber dans la troisième phase du cycle wagnérien, celle du découragement. Car le prix des céréales, voyez-vous, tombe des nues. Les éléments fondamentaux de l’économie réelle ont beau être solides, la crise financière, elle, alimentée par des spéculateurs véreux et des gens ordinaires qui n’ont plus le moyen de leurs dettes, est très profonde. En voyant chuter les prix, je me sens soudainement déprimé, comme si quelque part j’étais responsable de ce désastre.
Je passe à la dernière phase, celle de résignation. La récolte s’est pourtant effectuée dans des conditions idéales. La batteuse, d’un gracieux mouvement, a rempli plusieurs fois sa trémie au rebord. Mais il y a quelque chose de louche. Les camions de service, chargés de transporter mon grain à la coopérative, montent les côtes sans difficulté!? C’est pas normal dans Charlevoix.
Le mystère s’éclaircit quelques heures plus tard. Au téléphone, les gens de La Coop Agrivoix m’informent à voix basse, en empruntant le ton du médecin qui doit annoncer quelque chose de grave, que mon avoine ne fait pas le poids.
Que voulez-vous dire par « ne fait pas le poids »?
On veut dire que votre avoine n’a pas eu le temps d’emmagasiner ses réserves – trop de pluie, pas assez de soleil – et qu’elle pèse la moitié moins que d’habitude. Consolez-vous, Monsieur Lafleur, c’est comme ça dans tout l’est du Québec.
Cela me saute dans la face. Bon ben, j’ai
compris : rendement amputé de moitié, deux cents piastres de moins la tonne, adieu terres du voisin, silos d’entreposage, vacances à Cuba.
Comme les vrais agriculteurs (que j’admire),
il me reste à m’attarder au temps qui passe, à la vie qui s’arrête, à l’éphémère de toute chose, aux saisons seules qui reviennent toujours…
Claude
Lafleur
Chef
de la direction
La Coop fédérée