Juste un peu avant Noël, j’ai fait « la roule » avec Dany Côté, le très allumé directeur général de CoopPlus, une coopérative agricole qui couvre le grand territoire de la Mauricie. « La roule » est une vieille expression française, encore utilisée dans Charlevoix, qui signifie faire la tournée des maisons en souhaitant la bonne année!
Chronomètre en main, forcément, on a rencontré durant la journée huit familles actives dans la production laitière. Du beau monde. Des jeunes, des plus vieux. Beaucoup de Pierre-Luc, de Claude, de Daniel, de Guy et quelques Claire. Des personnages lumineux pleins d’une poésie involontaire. J’en suis revenu tout remué.
En arrivant à la ferme, le mot d’accueil, toujours chaleureux. D’abord, celui des parents qui ont bâti, fiers de faire le tour des lieux avec les invités du jour. Puis celui des jeunes, un peu en retrait, respectueux, qui rêvent de bâtir à leur tour.
Puis, on tombe rapidement dans une conversation de perron d’église : le lait est difficile à faire cette année, vous savez. Du retard dans les objectifs de production dus à des fourrages médiocres. Les vaches « cassent » en plein milieu de leur cycle productif. Il y a aussi le coût de l’énergie : la dernière facture était pas mal salée. Non, monsieur Lafleur, ce n’est pas une bonne année. Les coûts vont bien plus vite que les revenus.
En les écoutant un peu, je devine qu’ils travaillent beaucoup, trop. La main-d’œuvre est exigeante, en plus d’être quasiment impossible à trouver. Chose certaine, ils ont une sacrée santé pour arriver à faire 10 heures par jour, 7 jours par semaine.
La gêne disparaissant, immanquablement, la conversation glisse sur les grandes préoccupations et quelques « messages à transmettre en haut lieu » : on voit bien que nos coopératives s’améliorent depuis quelque temps, mais vous devez continuer à travailler encore plus fort pour nous. Puis, éviter donc vos chicanes de pouvoir entre le syndicalisme et la coopération, ça nous dérange. Et tant qu’à y être, regroupez vos forces plutôt que de les multiplier, c’est nous autres qui payons en fin de compte.
Messages bien reçus.
Puis LA question qui tue : d’après vous, M. Lafleur, que va-t-il se passer à l’OMC? Qu’ossa donne pour nous autres? Je deviens muet. Que voulez-vous que je leur dise?
Permettez une montée de lait? J’ayiiis cette suffisance morale du camarade Charlebois de l’Université de la Saskatchewan, des économistes de l’Institut économique de Montréal, des fonctionnaires de l’OMC, qui contrairement à moi ont des réponses bien ficelés, bétonnés, condescendantes, toujours roses : la mondialisation crée de la richesse, vous ne voyez pas bande de zoufs ignorants? C’est peut-être vrai, mais à moitié. Je sais, moi, que l’autre moitié crève. Bref y m’énarvent. Fin de la montée de lait.
Mais il y a de l’espoir et il a pour nom Momagri. Figurez-vous que depuis 2006, sous la houlette de grandes coopératives françaises, il y a un groupe d’économistes qui travaille jour et nuit à la construction d’un modèle de prévision qui, surprise, respecte la spécificité agricole. Les quelque 6000 équations prennent en compte non seulement l’offre et la demande, mais aussi d’autres variables spécifiques à l’agriculture : les sautes d’humeur de la nature, l’extrême volatilité des prix, l’iniquité dans le rapport de force, la forte capitalisation requise et des actifs de production fixes et difficilement aliénables.
Après avoir mis les chiffres dans l’ordinateur, ils en arrivent à une conclusion simple, prouvée mathématiquement, que nous savions intuitivement depuis longtemps : un marché mondial libre, ouvert, sans une certaine forme de régulation, n’apportera jamais un revenu décent aux agriculteurs. Point à la ligne.
Les gens de Momagri viendront à l’assemblée générale de La Coop fédérée en février prochain pour présenter leur trouvaille. Certes, ils ne s’opposent pas au système de marché, encore moins aux échanges commerciaux, mais le tout doit être raisonnablement régulé. Leur message sera clair : la prétention des modèles de prévision classiques, utilisés aujourd’hui par l’OMC, est une mystification parce que les hypothèses de base sur lesquelles ils reposent ne sont pas bonnes. Et vlan!
Comment on fait pour s’associer à ce groupe de coopératives? Ont-ils des cartes de membre à vendre?
Claude
Lafleur
Chef
de la direction
La Coop fédérée