Put multiple modes of action to work all season long | VIOS G3
Pour en finir avec les aigrefins
Mai-Juin 2009
La scène se passe aux Halles d’Anjou, dans l’est de Montréal, où j’ai mes habitudes. C’est un petit marché public où l’on trouve quelques producteurs saisonniers et des commerçants établis à longueur d’année.

À la grande boucherie – que je ne nommerai pas – on a installé une petite télévision qui joue à répétition une vieille émission de Daniel Pinard, de la série Les pieds dans les plats. Je la remarque immédiatement, parce que je reconnais la jolie frimousse de Florence, ma nièce, qui parle de l’agneau de Charlevoix, sous l’œil attendri de ses parents Lucie Cadieux et Vital Gagnon. Très émouvant.

Mais j’y pense : qu’est-ce que fait cette télévision sur un bout de comptoir? Wouache. La boucherie fait la promotion de l’agneau de Charlevoix! Impossible, ça, puisque la ferme Éboulmontaise ne vend aucun produit sur le marché de Montréal.

L’œil mauvais, je m’approche de la caissière et la mets au défi de me confirmer l’origine des bêtes vendues. Ce qu’elle fait dare-dare, avec l’assurance d’une vendeuse de Tupperware. Devant sa mauvaise foi, je demande à voir le patron. Ce dernier – hésitant, doucereux, chafouin – admet tout de go qu’il s’agit bien sûr d’agneaux du Québec, mais pas nécessairement de Charlevoix.

Comment, pas nécessairement? J’haïs me faire fourrer par ces petits tartufes du commerce. Ce que je vous dis c’est que ce genre de fraude-de-mon’oncle, répétée ad nauseam, cette usurpation du travail des autres, c’est du vol! C’est outrageant. Comme ce sirop de poteau biologique qui se fait passer pour du sirop d’érable.

Pourquoi je vous parle de ça? Pour vous signaler que Laurent Lessard – notre ministre hyperactif – a fait un coup de maître récemment en faisant adopter officiellement l’identification géographique protégée « Agneau de Charlevoix ».

En vertu de loi sur les appellations réservées, l’Agneau de Charlevoix est désormais protégé et il s’ajoute à une liste prestigieuse de plus de 150 produits agricoles protégés dans le monde. Rien que de les nommer me fait saliver : Brie de Meaux, poulet de Brest, jambon de Parme, huile d’argan, clémentines du Maroc, téquila du Mexique, café de Colombie. Fini les niaiseries des Halles d’Anjou.

Cette loi n’est pas venue aisément. Née il y a 15 ans de la volonté des chefs de cuisine et des producteurs de la région de Charlevoix de vouloir préserver le caractère hautement gastronomie du coin, l’idée s’est forgée au fil des ans, avec l’appui initial du consul de France, des efforts du MAPAQ, de l’engagement de quelques libéraux et bien des péquistes, et surtout, surtout, du travail obstiné de Lucie Cadieux et des producteurs d’Agneau de Charlevoix.

Lucie Cadieux! Tu te cherches un bulldozer pour défricher de la nouvelle terre? Lucie, c’est ton homme! Cette fille de médecin, originaire de la grande ville de Montréal, qui exploite avec Vital Gagnon une bergerie au village des Éboulements, a investi dans cette affaire, personnellement et très généreusement, en temps de préparation et de réunion, en frais de déplacement et de communication, l’équivalent de dizaines de milliers de dollars.

Mais pourquoi diable avoir choisi ce long chemin parsemé d’embûches plutôt que l’enregistrement commode et plutôt facile d’une marque de commerce? C’est à la fois simple et très tordu. La marque de commerce défend les intérêts privés alors que l’identification géographique protège la réputation du terroir et les intérêts de la communauté locale. La différence est de taille.

Parlez-en aux habitants du petit village de Budweis en République tchèque, réputé pour sa bière Budweiser Budvar. Depuis 1880, ils sont en procès continu avec la multinationale américaine Anheuser-Busch qui commercialise la Bud (Budweiser), la bière la plus vendue au monde. Un cas lumineux où l’appellation d’origine se heurte aux intérêts commerciaux. Le tout devrait se retrouver un jour devant les autorités de l’OMC.

Chose certaine, dans un monde globalisé, l’Appel­lation d’origine contrôlée (AOC) ou l’Identification géographique protégée (IGP) sont des atouts précieux pour renforcer le caractère distinct d’une production agricole et d’un pays. À qui le tour maintenant?

P.-S. Chers amis, cette chronique est ma dernière. Compte tenu du poste que j’occupe et des responsabilités que j’assume, je laisse à d’autres – plus jeunes, plus libres, plus fous – le soin de vous faire un Tour d’horizon distrayant! Merci de m’avoir lu avec autant de générosité ces 10 dernières années.




Claude Lafleur
Chef de la direction
La Coop fédérée

 

 


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