Le rêve de Tod Murphy
Tod Murphy a grandi au Connecticut, en milieu agricole. Après
avoir travaillé une trentaine d’années
dans le secteur de la distribution alimentaire, la nostalgie
de la verte campagne et de l’air pur le guide vers un
retour aux sources. Il achète une terre au Vermont
et se lance dans l’élevage d’agneaux. Après
la lune de miel campagnarde, la dure réalité
le rattrape : à moins d’avoir de très
grands volumes à offrir, l’accès au marché
s’avère difficile. Qu’à cela ne
tienne. Murphy prend son bâton de pèlerin et
s’entoure d’une petite équipe pour réaliser
un projet audacieux, le restaurant Farmers Diner, ouvert il
y a six ans.
Barre, Vermont. Quelque 8000 habitants. Sur la rue Main, un
restaurant familial, sans prétention. Quelques détails
cependant vous feraient sourire. On y vend des T-shirts portant
l’inscription : « Je préfère le
beurre à la margarine, parce que je fais plus confiance
aux agriculteurs qu’aux chimistes. » On vous explique
aussi que de la vraie crème fouettée, ce n’est
pas blanc comme neige. Sur les murs, point d’affiches
de Marilyn ou d’Elvis, on vous propose plutôt
des photos de producteurs agricoles. C’est que, voyez-vous,
au-delà du besoin d’entreprise de Tod Murphy,
le Farmers Diner est devenu un véritable projet de
valorisation de l’agriculture locale.
On dit qu’un repas moyen parcourt des milliers de kilomètres
avant d’aboutir sur notre table. En effet, bœuf
de l’Ouest, agneau de Nouvelle-Zélande, légumes
de Californie ou fruits des tropiques font désormais
partie de notre quotidien. Une aberration, tant économique
qu’écologique. Au Farmers Diner, plus de 65 ¢
de chaque dollar d’achat de nourriture est dépensé
dans un rayon ne dépassant pas 100 kilomètres.
Le Farmers Diner mise sur la fraîcheur des aliments
et la juste rémunération des producteurs. Le
menu est simple et abordable, le plat le plus cher est un
hot turkey sandwich à 7,95 $. Et puis la cause est
bonne : le restaurant donne un nouveau souffle à l’économie
locale. Acclamé par le New York Times Magazine, le
Farmers Diner attire des étudiants et des écolos
de tous genres, mais aussi de très sérieux hommes
d’affaires cravatés. Dix-sept employés
y travaillent. Enfin… y travaillaient, jusqu’à
tout récemment.
C’est qu’aux dernières nouvelles, le restaurant
est fermé pour restructuration. Trop petit pour être
lucratif, le Farmers Diner doit agrandir sa superficie et
trouver de nouveaux fournisseurs. Et tant qu’à
partir à la recherche de financement, Murphy ajuste
ses plans. Il propose maintenant un réseau de restaurants
qui bénéficieraient d’un approvisionnement
régional, afin de réaliser des économies
d’échelle tout en offrant encore, aux petits
producteurs, le marché dont ils ont tant besoin.
Tod Murphy est-il un rêveur? Peut-être, mais le
pari qu’il fait est quand même assez logique.
Le petit producteur a peine à accéder aux tablettes
du supermarché tandis que le consommateur, lui, devient
de plus en plus soucieux et exigeant à l’égard
de sa nourriture. Alors, se dit Murphy, il suffit de mettre
les deux parties en présence, dans un espace que le
consommateur fréquente de plus en plus : le restaurant!
Selon une étude déposée à l’Université
Cornell, chaque million de chiffre d’affaires annuel
dans un tel restaurant permet d’économiser pas
moins de 10 tonnes d’émissions de CO2, en plus
de soutenir l’agriculture locale et de créer
de nouveaux emplois. Dans une perspective de développement
durable, ce sont là des retombées environnementales
et sociales qu’il faut considérer lors de l’évaluation
de la rentabilité du projet. Mais soyons réalistes
: les investisseurs seront sans doute méfiants et Murphy
n’aura pas la partie facile. Le prendront-ils au sérieux?
Devra-t-il couper sa queue de cheval et adopter la cravate
(que de lourdes décisions en vue!)? Saura-t-il gérer
la croissance de son entreprise sans compromettre le formidable
travail déjà accompli? Autant de questions sans
réponses… mais comptez sur moi : je suis l’affaire
pour vous.